Icône

Aidez-nous à poursuivre notre travail de recherche indépendant

Devenez membre

Les dernières manœuvres de la Banque centrale européenne et ses conséquences

9 avril 2012


Le professeur de l’Université de Leeds Hugo Radice publiait récemment un article décrivant les dernières manœuvres de la Banque centrale européenne (BCE) et ce qu’elles présagent pour l’avenir de l’Europe. Ce billet en reprend les idées principales.

En décembre 2011, Mario Draghi, le nouveau président de la BCE désigné en pleine crise de la zone euro, a surpris les observateurs en procédant à une « Opération de refinancement à long terme » permettant aux banques de souscrire à des emprunts à 1% de taux d’intérêt et d’une durée allant jusqu’à 3 ans. À son arrivée, tous les yeux étaient pourtant tournés vers la crise de la dette souveraine et non pas celles des banques. L’opération Draghi s’est traduite par des  prêts de 489 G$ en décembre et de 530 G$ supplémentaires en février.

Cette opération semble avoir été la plus habile qu’on ait vu en Europe depuis longtemps. Selon Radice, elle a eu trois conséquences notables. D’abord, (1) elle a offert aux banques la marge de manœuvre nécessaire pour refinancer des emprunts, refaire leurs réserves et financer la relance. Ensuite, comme le souhaitait Draghi, (2) ces banques ont acheté massivement des obligations publiques avec pour effet un apaisement de la crise de la dette souveraine, les taux d’intérêt sur les nouveaux emprunts s’en trouvant réduit. (3) Cet apaisement qui ne constitue pas une sortie de crise à long terme, offre aux dirigeants européens une marge de manœuvre politique pour trouver un arrangement sur sa nouvelle politique fiscale et un nouveau mécanisme de stabilité européen.

Pour les autorités financières européennes, l’opération Draghi permet donc de contrer le retour du financement provenant du  marché monétaire des États-Unis relevant de la « finance de l’ombre » (shadow banking ). Ce financement, qui s’était amenuisé en 2011, redevenait  disponible en raison des fortes réserves de liquidités dans les banques étasuniennes et de la confiance retrouvée dans la relance de l’économie nord-américaine. Mais pour la BCE, l’afflux de cet argent signifiait reposer à nouveau sur des prêts à court-terme et la difficulté de respecter les normes de régulations proposées à Bâle III.

En ce qui a trait à la dette souveraine, comme il s’était produit en 2009 aux États-Unis et en Angleterre lors de « l’apaisement qualitatif » (Quantitative easing), les prêts excessivement favorables accordés aux banques ont mené comme prévu au rachat par celles-ci d’obligations publiques. L’opération a eu pour effet de réduire leurs taux d’intérêts à long terme. Mais pour combien de temps ?

Les marchés sont avides de sacrifices et pour le moment, ils sont heureux. Les nouveaux gouvernements espagnols et italiens affichent une réelle détermination dans l’imposition de politiques « austères ». Mais la moindre fluctuation pourrait vite modifier le portrait. Deux questions se posent alors : Draghi a-t-il suffisamment gagné de temps pour permettre aux chefs d’État européens de mettre en place un système réformé ? Et quelle sera la nature de cette réforme.

La ratification du nouvel accord sur la fiscalité des pays européens semble en voie d’adoption, malgré l’agacement que suscite l’Irlande par son intention d’organiser un référendum sur la question. Les marchés n’aiment pas la démocratie. L’accord en question donnera à l’Union européenne le doit d’imposer des pénalités sévères aux États qui ne respectent pas les engagements relatifs à la réduction des déficits. Pourtant, la reprise n’est toujours pas vigoureuse et même les néolibéraux du FMI ou de l’OCDE craignent désormais les effets négatifs des mesures d’austérité auxquelles font appel les gouvernements qui s’engagent à résorber rapidement des déficits.

Dans ce portrait où l’attention est rivée sur le pacte fiscal à venir, on néglige de questionner l’envers du modèle à suivre, celui de l’Allemagne, en voie de ressortir triomphant de la crise de l’euro. En effet, ce modèle allemand cité partout comme un exemple à suivre, et notamment par Nicolas Sarkozy en pleine campagne présidentielle, n’est pas celui de la supériorité managériale, de la haute-technologie et de la finance, mais bien celui des multiples réformes du travail et des millions d’emplois précaires ou flexibles. C’est ainsi que l’Allemagne a réduit son taux de chômage, même si ultimement le recul des salaires et la baisse de consommation occasionnent le transfert des salaires vers les profits.

Drapée dans un apolitisme technicien (et dont se revendiquent désormais les gouvernements technocrates de Grèce et d’Italie), la BCE joue un rôle indirect de propagation de cet idéal de libéralisation et compétitivité nationale.

En somme, selon Hugo Radice, « l’apaisement » auquel est parvenu Draghi via l’opération de refinancement à long-terme des banques de la zone euro prépare une plus grande institutionnalisation des politiques néolibérales. Les peuples d’Europe pourraient donc subir non pas simplement quelques dures années d’austérité, mais bien la « dissolution finale » de l’État-providence sur le continent.

Icône

Restez au fait
des analyses de l’IRIS

Inscrivez-vous à notre infolettre

Abonnez-vous

Partager