Inégalités: Les milliardaires canadiens

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L'IRIS lance aujourd'hui une brève série hebdomadaire de textes sur les inégalités de revenus. Celle-ci prendra fin à l'arrivée du temps des fêtes.

Alors que s’amorçaient les occupations de Bay Street à Toronto à la mi-octobre, le magazine Canadian Business a publié sa liste annuelle des 100 personnes les plus riches au Canada. Avec une petite pensée pour ceux qui manifestent en faveur du 99%, parcourons ensemble les détails sordides des ultras-riches canadiens.

Même s'il n'y avait pas déjà une vague d’indignation contre les excès et les privilèges des plus riches, ce seul numéro de Canadian Business suffirait amplement à provoquer la révolte. Cette livraison est à ce point désinvolte et acritique dans son compte-rendu des merveilles de la richesse, que l'on se demande si les rédacteurs de Canadian Business ont conscience de la façon dont vivent réellement la plupart des êtres humains.

Notons par exemple cet encart spécial sur les dernières tendances de consommation des super-riches. On évoque leur penchant pour des dépenses ostentatoires telles que l'achat de villes entières (comme l'achat récent de Buckskin au Colorado par les infâmes Frères Koch), ou les yachts de plus de 200 pieds de longueur, les « gigayachts » (qui se distinguent des banals « superyachts » de jadis).

Quelques pages plus loin, un texte carrément offensant: un article encadré d’un fini faux-bois très chic et qui porte sur les avantages de la mise en place de votre propre « bureau de famille ». Les riches,semble-t-il, ont besoin d'un «directeur financier familial» pour gérer tous leurs avoirs et investissements. «Prendre soin de sa richesse est une entreprise en soi », écrit le journaliste ébahit. C'est pourquoi vous avez besoin d'une « équipe de direction personnelle » bien garnie pour garder un œil sur tous ces zéros (Après tout, ces gens ne font pas que collectionner les coupons-rabais…).

Bien sûr, il n’y a pas que ce magazine obséquieux qui idéalise inconditionnellement la richesse privée et les privilégiés. La culture néolibérale est imprégnée de cette célébration. En fait, d’une certaine manière, ce genre de numéro spécial reflète le sens profond de notre économie délirante. Prenons, par exemple, la une de la section Affaires du Globe and Mail du 14 octobre dernier: « Alors que l’économie stagne, les ventes de voitures luxueuses explosent». C'est vrai, les ventes de voitures de luxe sont en forte hausse. Rien à redire sur la véracité du travail journalistique effectué. Cela dit, sans l’entrain de Canadian Business, le Globe se fait quand même la courroie de transmission de la norme plutocratique.

Passons maintenant à l'attraction principale: le classement de Canadian Business des 100 Canadiens les plus riches. La liste estime la richesse financière actuelle de chacun et ajoute quelques clins d’œil flatteurs à leur sujet: leur meilleure affaire, leurs tentatives d’influences les plus réussies, leur geste le plus courageux, leur plus grande démonstration de bonté (ie. leurs dons de bienfaisance).

En effet, les écrits flagorneurs du magazine sur les activités caritatives des milliardaires sont particulièrement exaspérants par leur absence de perspective sur le contraste entre les privilèges de ce petit groupe d'individus et les besoins énormes de la vaste majorité de la population. Prenons un seul exemple: Canadian Business applaudit chaleureusement Hal Jackman pour avoir établi une fondation familiale qui a donné 13 millions de dollars sur deux décennies aux organismes œuvrant en art et en éducation. Comparé à ses 1,06 milliard de dollars de richesse, les dons de sa fondation représentent 0,06% de son avoir. (Je ne doute pas que M. Jackman, philanthrope reconnu, donne bien plus que ce montant à un large éventail d'autres causes, toutes essentielles... mais je me contente ici d’utiliser les données mises de l’avant par le magazine).

Si j’appliquais le même «ratio de charité » à mes modestes avoirs net, je contribuerais à des œuvres charitable pour un total de 75 $ par année (en fait, j’en donne 50 fois plus). Une mère célibataire dépensière qui brûle 2 $ pour une tablette de chocolat pour participer à la levée de fond de l’école de son enfant a donné au système d’éducation une plus grande part de sa richesse que M. Jackman ne l’a fait. Étrangement, on attend toujours les articles de Canadian Business pour nous féliciter pour notre générosité. L’aveuglement total des médias (sans mentionner les bénéficiaires de cette bonté eux-mêmes) pour le contexte social de la charité des milliardaires donne à leur style de vie un doux parfum d’humanisme et de bienveillance. Pourtant, ces dons ne justifient en rien les inégalités profondes et douloureuses qui transforment notre société.

D'où l’importance d’occuper Wall-Street.

OK, passons aux chiffres. Après tout, c’est bien pour plonger dans toutes ces données financières à propos des super-riches que nous payons le 6,95 $ plus taxes exigé pour ce numéro spécial de Canadian Business. Je vais me limiter à ceux dont on doit mesurer la richesse à l’aide de 10 chiffres, soit les milliardaires.

- Il y a 61 milliardaires canadiens sur la liste. Cela représente moins de 0,0002% de la population nationale (beaucoup moins que le 1% ciblés par les manifestants).
- Leur richesse combinée totalise 162 G$. C'est environ 5 fois plus grand que le déficit fédéral en 2010 (qu’on estime à 33,4 milliards de dollars pour l'exercice 2010-11).
- Ces 61 personnes possèdent environ 6% de toute la richesse personnelle au Canada (qui représente quelque 2,8 billions [un billion est équivalent à mille milliards] de dollars en 2010). En revanche, le 50% le moins riche des Canadiens détient environ 3% de toute la richesse personnelle, selon la plus récente enquête sur la répartition des richesses (qui a été menée en 2005). Ces 61 personnes détiennent donc ensemble deux fois plus de richesse que 17 millions de Canadiens. (Source: Statistique Canada. Tableau CANSIM 378-0051, et No 75-001 - Décembre 2006).
- Presque la moitié des milliardaires vivent en Ontario. Voilà qui jette une lumière différente sur le nouveau statut de l'Ontario au sein du Canada comme une province « pauvre » profitant des transferts de péréquation.
- La richesse du milliardaire moyen (à partir des 61, non pondéré) a progressé de 8,4% dans la dernière année. C'est trois fois plus rapide que l'augmentation de 2,5% du salaire horaire moyen des travailleurs canadiens en 2010. (Source: Statistique Canada. Tableau CANSIM 281-0030)
- La richesse moyenne des milliardaires a augmenté (sur une base pondérée) d’un peu moins de 100 M$ l'année dernière. En revanche, la richesse moyenne des ménages canadiens a augmenté de 524 $ en 2010. (Source: Calculé à partir de Statistique Canada, Tableau CANSIM 378-0051) Ainsi, alors que le milliardaire moyen s’enrichissait de 100 M$ en 2010, le Canadien moyen lui gagnait 524 $ de plus. (Rappelons qu’il s’agit d’une moyenne nationale, qui est indûment tirée vers le haut par les énormes gains à l'extrémité supérieure. Nous aurions besoin d’une ventilation plus détaillée afin d'estimer comment le Canadien type s’en tire.)
- Le grand gagnant de la liste de Canadian Business cette année est Chip Wilson, propriétaire de Lululemon, dont la richesse a plus que doublé (pour atteindre 2,85 G$). Le plus grand "perdant" (si vous pouvez être un «perdant» dans un club de milliardaires!) était Jim Balsillie de RIM, dont la richesse (composé principalement d'actions de RIM) a plongé de 39% dans l'année, à 1,11 milliards de dollars (compte tenu des événements récents, malheureusement, on peut compter qu’il ne sera plus sur cette liste l'an prochain).
- Il faudrait 8,7 millions d'années à travailler au salaire minimum actuel de l'Ontario (10,25 $ l'heure) afin de produire les 162 G$ que représentent la richesse combinée des 61 milliardaires.

Voilà qui nous encourage à continuer d’appuyer ceux qui occupent les places financières du monde entier pour exiger une autre économie…

Traduction Simon Tremblay-Pepin avec la collaboration de Guillaume Hébert.
Texte original: http://www.progressive-economics.ca/2011/10/14/canadas-billionaires/

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