Impact de la hausse du salaire minimum en Ontario: réponse à l'IEDM

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L’Institut économique de Montréal (IEDM) a publié cette semaine un document de deux pages concluant que « 56 100 travailleurs âgés de 15 à 24 ans ont perdu leur emploi entre l’adoption de la loi et octobre 2018 » en raison de la hausse de 21 % (de 11,60 $ à 14,00 $) du salaire minimum en Ontario en janvier 2018.

Taux d’emploi des jeunes en Ontario

L’argumentaire de l’IEDM repose essentiellement sur la ligne bleu pâle du graphique ci-dessous, tiré du document que l’institut a rendu public mardi. L’auteur note que le nombre d’emplois chez les jeunes a diminué de 56 100 entre le sommet de leur taux d’emploi en novembre 2017 et son niveau d’octobre 2018, qui est égal à celui du début de la période en septembre 2015.

L’auteur prétend que le taux d’emploi des jeunes « suivait une tendance à la hausse depuis un bon moment», alors que le graphique montre bien que cette tendance à la hausse datait en fait de mai 2017 et s’est terminée six mois plus tard, en novembre 2017. Le graphique montre aussi clairement que ce taux a été stable au cours de l’année précédente, se situant toujours entre 51,5 % et 52,3 % au cours des 14 mois entre mars 2016 et avril 2017 (en données désaisonnalisées). C’est plutôt la hausse de la fin de 2017 qui semble rompre avec la tendance de long terme, le taux d’emploi étant passé de 52,0 % à 55,1 % entre avril et novembre 2017. Il faut savoir que ces données sont tirées de l’Enquête sur la population active (EPA), dont les données sont sujettes à une marge d’erreur importante. Ainsi, la marge d’erreur à 95 % du taux d’emploi des jeunes en novembre 2017 était de 1,8 point de pourcentage, ce qui signifie que ce taux avait une probabilité de 95 % de se situer entre 53,3 % et 56,9 %. Il est donc hasardeux de considérer son taux de 55,1 % comme une donnée incontestable.

Ce sommet est aussi étrange sous d’autres aspects. En effet, la hausse moyenne du taux d’emploi non désaisonnalisé de ces jeunes entre les mois de septembre à décembre 2016 et les mois équivalents de 2017 (les quatre plus élevés illustrés dans le graphique), a été de 2,5 points (de 50,1 % à 52,6 %), mais de seulement 0,5 point (de 64,3 % à 64,8 %) chez les 20 à 24 ans et de 4,7 points (de 33,2 % à 37,9 %) chez les 15 à 19 ans. Cette concentration de la hausse chez les 15 à 19 ans est difficile à expliquer et à comprendre, et jette encore plus de doute sur son ampleur réelle.

Il en est de même de la forte baisse du taux d’emploi en octobre 2018. En fait, l’auteur se base en grande partie sur la baisse soudaine du taux d’emploi désaisonnalisé de 1,8 point entre septembre et octobre 2018 pour justifier son analyse. Or, les données non désaisonnalisées nous montrent une baisse de 3,3 points du taux d’emploi des 15 à 24 ans entre octobre 2017 et octobre 2018, mais de 5,2 points chez les 20 à 24 ans et de 1,1 point chez les 15 à 19 ans. Ce constat est étrange et suscite l’interrogation sur le rôle de la hausse du salaire minimum dans cette baisse, puisque la proportion des emplois au salaire minimum est bien plus élevée chez les 15 à 19 ans que chez les 20 à 24 ans. Pour l’ensemble du Canada « en 2014, 49 % des employés âgés de 15 à 19 ans et 15 % de ceux âgés de 20 à 24 ans étaient rémunérés au salaire minimum ». En plus, quand on compare les taux d’emploi des jeunes en Ontario pour les 10 mois de 2018 avec les mois correspondants de 2017, on s’aperçoit que ce taux fut plus élevé en 2018 dans sept de ces 10 mois et plus faible dans seulement trois. En moyenne, il fut plus élevé de 0,45 point en 2018. Jamais nous n’oserions prétendre que cela montre que la hausse du salaire minimum en Ontario a fait augmenter l’emploi des jeunes, même si des moyennes de 10 mois sont bien plus fiables qu’une comparaison entre le sommet de novembre 2017 et le plancher d’octobre 2018, comme le fait l’IEDM.

Inflation

Le graphique montre aussi une forte hausse du coût des aliments en Ontario depuis l'entrée en vigueur de la hausse du salaire minimum. L’auteur fait remarquer que le coût des aliments achetés au restaurant a augmenté de 5,6 % entre décembre 2017 et septembre 2018. Cela est vrai. Ce qu’il ne dit pas, c’est que cette hausse n’a presque pas eu d’effet sur le taux d’inflation global, celui-ci ayant augmenté de 2,4 % en Ontario au cours de la même période, par rapport à une hausse de 2,2 % dans l’ensemble du Canada.

Autres indicateurs

Quand on veut analyser un phénomène, il est toujours préférable de regarder plus de deux indicateurs, surtout quand un de ces deux indicateurs est sujet à une forte marge d’erreur. Voici donc l’évolution de quelques autres indicateurs pertinents, provenant surtout de l’EPA, mais aussi de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), dont les données ne sont sujettes à aucune marge d’erreur, et de l’Enquête sur les postes vacants et les salaires (EPVS).

  • La moyenne des heures habituellement travaillées en Ontario dans un emploi principal entre les mois de janvier et octobre 2017 et les mois correspondants de 2018 a augmenté en moyenne de 0,4 %, alors que celle des heures travaillées par les jeunes âgés de 15 à 24 ans a augmenté en moyenne de 1,7 % et celles dans l’hébergement et la restauration de 0,3 %;
  • selon l’EPA, le nombre d’emplois a augmenté en moyenne de 1,7 % entre les mois de janvier et octobre 2017 et les mois correspondants de 2018, et de 3,7 % dans l’hébergement et la restauration. Selon l’EERH, cette hausse pour l’ensemble des salariés fut de 2,2 % entre la moyenne de janvier à août 2017 et celles des mêmes mois de 2018, et de 1,6 % dans l’hébergement et la restauration;
  • selon l’EPA, le taux de chômage en Ontario entre la moyenne de janvier à octobre 2017 et celle des mêmes mois de 2018 est passé pour l’ensemble de la population de 6,2 à 5,8 %, et pour les jeunes âgés de 15 à 24 ans de 12,8 à 12,3 %;
  • selon l’EPA, le taux de fréquentation scolaire à temps plein des jeunes âgés de 15 à 24 ans est demeuré assez stable en Ontario entre la moyenne des quatre premiers mois de 2017 et de 2018 (de 61,5 % en 2017 à 61,6 % en 2018), tandis qu’il a baissé de 0,3 point de pourcentage dans le reste du Canada (de 57,3 % en 2017 à 57,0 %, montrant que le taux de décrochage n’a pas augmenté en Ontario);
  • alors que le taux de postes vacants a augmenté de 0,2 point de pourcentage entre les six premiers mois de 2017 et ceux de 2018 (de 2,9 % à 3,1 %), celui de l’hébergement et la restauration a diminué de 0,65 point (de 4,3 % à 3,65 %), suggérant que la hausse du salaire minimum a aidé à diminuer les difficultés de recrutement dans cette industrie.

Conclusion

Il est très difficile d’analyser l’impact d’un événement comme une hausse du salaire minimum en l’isolant de l’impact de l’ensemble des événements qui influencent le marché du travail et l’économie tout entière. Chose certaine, il est préférable de le faire en examinant plus d’un ou deux indicateurs, et en le faisant sur plusieurs mois, qu’en comparant un sommet et un plancher d’un indicateur qui est sujet à une marge d’erreur importante. Et même si l’analyse de plusieurs indicateurs sur plusieurs mois semble montrer un impact positif à cet événement, il faut faire preuve de prudence dans ses conclusions. Tout ce qu’on peut dire, c’est que la hausse du salaire minimum ne semble pas avoir eu les effets négatifs que ses opposants lui prêtent.

En plus, il serait bon d’explorer plus à fond les effets positifs de cette hausse du salaire minimum. En effet, on semble oublier que des centaines de milliers d’Ontariens et d’Ontariennes, en général peu favorisés, ont bénéficié d’une amélioration significative de leurs revenus, donc de leur niveau de vie et de leur bien-être économique. Cette amélioration a sûrement eu un effet positif sur le taux de faible revenu et sur le niveau des inégalités. Les difficultés de recrutement des employeurs des secteurs qui embauchent proportionnellement le plus de personnel au salaire minimum semblent avoir été amoindries (dans le commerce de détail aussi). Les gouvernements ont vu leurs revenus provenant des impôts et des taxes de vente augmenter, et leurs dépenses en programmes sociaux et en crédits d’impôt diminuer. Malheureusement, nous ne disposons pas des données pour quantifier ces effets bénéfiques, mais les bénéficiaires les ressentent quand même!

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