Facebook : prends mon argent, pas mes données

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La semaine dernière, on apprenait que des entreprises dans le domaine des assurances, des prêts hypothécaires et des prêts personnels de la ville de Québec avaient été visitées par la SQ en lien avec le vol des données personnelles chez Desjardins. Ces entreprises auraient payé pour mettre la main sur ces précieuses données, non pas pour voler l’identité des individus concernés par la brèche de sécurité, mais pour les contacter et leur offrir des services financiers.

Ce fait divers est révélateur de notre époque, puisque le web 2.0 a à ce point modifié le monde de la publicité que des entreprises sont prêtes à acheter des données obtenues illégalement pour mieux cibler leur clientèle. En effet, le modèle d’affaires des géants du web comme Google et Facebook repose sur leur capacité à prédire les besoins et envies des individus avant même qu’ils n’apparaissent. Une course à l’armement s’est établie entre les différentes plateformes qui rivalisent d’ingéniosité pour nous soutirer toujours plus de données sur nos existences.

À partir de l’objectif initial d’augmenter l’efficacité de leurs plateformes publicitaires, les géants du web ont créé un gigantesque appareil de surveillance en continu de nos moindres faits et gestes. Big Brother chez nous ne prend pas les traits d’un État totalitaire qui tente de supprimer toute forme de résistance, comme en Chine. Il prend plutôt forme grâce à l’accumulation des clics confirmant que nous acceptons les conditions d’utilisation d’un site web.

Nous savons que cet appareil de surveillance est maintenant utilisé à des fins politiques claires, par des intérêts intérieurs et étrangers. Les campagnes d’Obama en 2008 et 2012 et de Trump en 2016 ont largement bénéficié du microciblage de leurs bases électorales. Les dernières élections américaines ont également fait l’objet d’ingérence étrangère en raison de la faiblesse de Facebook en matière de détection des fausses nouvelles. La ministre fédérale des affaires étrangères, Chrystia Freeland, nous a d’ailleurs mis en garde contre ce type d’ingérence dans le cadre de nos propres élections. Il est tout de même fascinant de voir comment un simple modèle d’affaires, basé sur une réduction des coûts de production du secteur de la publicité et des relations publiques, lequel ne représente même pas 0,5 % de notre économie en termes de PIB et d’emplois, s’est retourné de la sorte contre nos démocraties.

Une solution envisageable serait donc d’imposer un nouveau modèle d’affaires aux géants du web. Prenons l’exemple de Facebook. Mark Zuckerberg, dans son témoignage devant le Sénat en avril 2018 dans la foulée du scandale Cambridge Analytica, avait assuré que Facebook resterait toujours gratuit, ou du moins qu’une version du site le resterait, ouvrant la porte à une version payante. La nuance est importante, car comme on le sait, lorsqu’une plateforme est gratuite, c’est nous, par nos données, qui sommes le produit. Il serait pertinent de savoir combien il nous en coûterait d’utiliser Facebook sans que nos données ne soient recueillies et vendues aux plus offrants.  

Selon un rapport de l’entreprise à l’intention de ses actionnaires, Facebook comptait 1,5 milliard d’usagers quotidiens au premier trimestre de 2019, pour des revenus de 20 milliards de dollars canadiens durant ces trois premiers mois de l’année. C’est une moyenne d’environ 50 $ par personne par année. Comme c’est une moyenne, on pourrait s’attendre à ce que le service soit offert à un prix correspondant au pouvoir d’achat des utilisateurs et utilisatrices, ou encore à la valeur de leurs données dans le modèle actuel. Les États-Unis et le Canada fournissent seulement 12 % des abonné·e·s, mais 48 % des revenus à Facebook. Un compte personnel chez nous qui rapporterait autant à Facebook en abonnement que ce que la compagnie pourrait aller chercher en revenus publicitaires coûterait donc environ 200 $ par année, ou 17 $ par mois.

Si Facebook ne nous a jamais offert cette option payante sans publicité, qui est pourtant courante dans le monde des applications, c’est probablement parce que la compagnie a fait le calcul à l’interne que le potentiel de rentabilité de nos données à long terme dépassait ce genre de frais d’abonnement. Les données des personnes qui auraient les moyens de payer ce type de frais valent-elles plus que cette moyenne de 200 $? Accorde-t-on moins de valeur à nos données que les compagnies qui sont prêtes à les acheter? Ou peut-être que le pouvoir que Facebook retire du modèle actuel n’a pas de prix? Dans tous les cas, il semble que ce scénario leur coûterait cher.

Nos parlementaires et ceux des États-Unis sont prêts à discuter d’un meilleur encadrement de la gestion des données personnelles par les plateformes monopolistiques qui sont devenues centrales à nos existences, comme Facebook. Mais ils se verraient bien mal leur imposer un modèle d’affaires en particulier. Alors c’est plutôt à nous tous et toutes qu’on l’impose, avec les conséquences désastreuses que l’on connaît pour nos démocraties.

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