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La disparition de l’argent comptant

15 juin 2020


Parmi les innombrables conséquences de la crise de la COVID-19, l’une des plus facilement observable est l’abandon de l’argent comptant. Avec un virus qui court, les consommateurs et les consommatrices laissent de plus en plus tomber l’argent papier, perçu comme peu sanitaire, et effectuent de plus en plus leurs transactions avec une forme ou une autre d’argent numérique. Cela renforce une tendance déjà très bien établie depuis des décennies qui, bien qu’elle puisse sembler relativement anodine, se révèle en réalité être plus significative que ce que l’on pourrait croire.

Même si l’Organisation mondiale de la santé a déclaré que les risques de contagion par l’argent comptant sont relativement faibles, près de 50% des Québécois·es ont complètement cessé d’utiliser l’argent comptant depuis mars. En cela ils suivent une tendance mondiale bien établie depuis les années 1980. En cette ère d’applications mobiles, de cartes de crédit et de Paypass, il se trouve même certains économistes qui souhaitent voir l’argent comptant disparaître complètement au profit de l’argent numérique. Ils y voient plusieurs avantages : une plus grande rapidité des transactions, la possibilité de grandement compliquer la vie aux organisations criminelles, mettre fin à  l’évasion fiscale pratiquée par les petits commerces qui trafiquent leurs comptes, économiser sur les coûts qu’impliquent la création et la gestion de l’argent comptant, etc. Bien que ces avantages soient indéniables, il y a des enjeux majeurs qui viennent avec la disparition de l’argent comptant qui ne sont que rarement pris en compte.

Les laissés-pour-compte

Bien des personnes ont dû se poser la question dans les derniers mois : comment est-ce que les itinérant·e·s vont bien pouvoir s’en sortir? Avec la disparition de l’argent comptant, la désertion des centres-villes et la fermeture des commerces, les gens les plus vulnérables de notre société voient leur principale source de revenus, la quête, s’effondrer. Les personnes itinérantes ne sont cependant pas les seules. Les aîné·e·s peu habitué·e·s à  utiliser de nouvelles technologies et les habitant·e·s de régions plus reculées et mal branchées sur les réseaux sont aussi laissé·e·s de côté. Même certains aspects de l’économie informelle (comme une brocante ou un kiosque à  limonade) pourraient disparaître en même temps que l’argent comptant. La fin de l’argent comptant pourrait en somme exclure de nombreuses personnes de multiples réseaux économiques.

Cybersécurité

Qui dit argent numérique dit système informatique, et qui dit système informatique dit cyberpiratage. L’argent comptant vient avec ses risques de hold-up, mais l’argent numérique comprend des risques autrement plus grands. Même si l’image de Bonnie and Clyde est définitivement plus romantique que celle d’un pirate informatique en robe de chambre dans son salon, ce dernier a accès à  travers les réseaux numériques à  des opportunités de braquage infiniment plus vastes. Les détournements de fonds ou les vols de données numériques peuvent toucher des centaines de milliers, voire des millions de personnes comme on l’a vu avec le désormais célèbre cas de vol de données orchestré l’année dernière par un employé de Desjardins.

Le manque de résilience des systèmes de paiements

L’argent comptant, une fois créé, permet de tisser un réseau de transactions complètement décentralisé dont la simplicité lui garantit une grande résilience. Pas besoin d’immenses systèmes informatiques, de milliers de serveurs consommant des quantités invraisemblables d’électricité et nécessitant les soins de nombreux techniciens comme c’est le cas pour l’argent numérique. Ces énormes systèmes qui centralisent des millions de transactions, dussent-ils tomber en panne pour quelques jours ou même quelques heures, pourraient plonger le système de paiements dans la stupeur et la paralysie. L’économie est donc devenue dépendante de systèmes dont on ne peut tout simplement pas se permettre la moindre défaillance, alors que tout un chacun sait que l’informatique rime avec problèmes techniques.

La surveillance et le Big Data

On sait grâce aux révélations d’Edward Snowden qu’il existe différents systèmes de surveillance sur les réseaux informatiques qui analysent et enregistrent nos moindres faits et gestes. Aucun·e citoyen·ne ordinaire ne sait jusqu’๠va cette surveillance, mais il est couramment admis qu’elle pourrait bien être totale en ce qui a trait à  notre vie numérique. Les systèmes de paiements numériques n’échappent bien sûr pas à  ce phénomène. Qui lit ou se soucie vraiment du long contrat écrit en minuscules caractères qui entourent la souscription à  une nouvelle carte de crédit ou d’une application mobile de paiement? La réalité est qu’avec l’argent numérique, le Big Data englobe maintenant l’ensemble de nos transactions monétaires et peut compléter le portrait étonnamment détaillé qu’il possède sur presque l’ensemble des citoyens, ce qui soulève bien des enjeux maintes fois discutés dans les dernières années.

De l’État vers l’industrie privée

Au Canada comme dans presque tous les autres pays au monde, seule la Banque centrale a le droit de créer de l’argent comptant (papier-monnaie et pièces). Cela peut donner l’impression que dans sa version numérique, l’argent existe encore comme une institution étatique, or c’est faux. En réalité, les systèmes de paiements sont presque entièrement sous contrôle de l’industrie privée. Que ce soit les applications mobiles de paiement, les cartes de crédit, les virements Interac ou les monnaies numériques, tous ces systèmes sont gérés par des compagnies privées. Plus encore, l’argent numérique est d’une nature fondamentalement différente de l’argent comptant, en ce qu’il n’est pas une monnaie étatique, mais une monnaie bancaire privée. Ainsi, lorsque vous allez au guichet automatique pour retirer de l’argent comptant, vous transformez les chiffres que vous voyez à  l’écran, de la monnaie privée, en monnaie comptant étatique.

La différence entre argent numérique et comptant est donc aussi une différence entre privé et public. Avec l’importance accrue de systèmes de paiements numériques, on voit que l’argent en tant qu’institution est de plus en plus gérée et administrée par l’industrie privée (bien que cel-ci soit tout de même réglementée par l’État). Ces entreprises privées ont donc intérêt à  voir l’argent comptant disparaître. C’est ce qui fait par exemple qu’on a vu à New York des compagnies de cartes de crédit offrir des milliers de dollars à  des restaurants pour que ceux-ci n’acceptent que des paiements numériques. Le conseil municipal a d’ailleurs rapidement interdit la pratique, mais il est important de noter qu’aucune loi nationale, au États-Unis ou au Canada, ne force les commerçants à accepter l’argent comptant. Le passage à une monnaie numérique soulève en somme un enjeu très peu discuté, mais pourtant très important, soit la perte du monopole étatique en ce qui a trait à l’argent.

Le changement est-il complété?

Bien que la tendance soit lourdement en faveur de l’expansion de l’argent numérique, l’argent comptant continue d’être utilisé et doit encore être légalement accepté par tous les commerces. S’il n’est pas vraisemblable de renverser complètement la tendance, la possibilité de choisir doit demeurer. L’argent n’est pas neutre et le choix de paiement est autant économique que politique.

*Version mise à jour le 18 juin 2020.

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