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Budget du Québec 2024: un prélude à l’austérité

12 mars 2024


Eric Girard déposait aujourd’hui son 6e plan budgétaire, un budget « exigeant et responsable » selon le ministre des Finances. Après les baisses d’impôt de 2023-2024 et dans un contexte de ralentissement économique, le déficit qui accompagne le budget de 2024-2025 ouvre la voie à des coupes budgétaires qui pourraient venir aussi tôt que l’an prochain.

Cadre budgétaire

Les revenus s’élèveront à 150,3 G$ en 2024-2025 et les dépenses à 157,6 G$, dont 9,7 G$ iront au service de la dette. Toutefois, comme le gouvernement prévoit aussi une « provision pour éventualités » de 1,5 G$ et versera 2,2 G$ au Fonds des générations, le déficit s’élèvera à 11,0 G$, soit 7,0% des dépenses.

Ce résultat n’étonne pas étant donné le ralentissement économique qu’a connu l’économie québécoise. Le PIB n’a augmenté que de 0,2% en 2023 et de 0,6% en 2024, et la croissance prévue en 2025 est de 1,6%. Une partie de ce déficit est par ailleurs creusé par les intérêts que le gouvernement paie sur sa dette, lesquels ont augmenté à la faveur des hausses du taux directeur pratiquées par la Banque du Canada entre mars 2022 et juillet 2023.

Dans ce contexte, le gouvernement reporte le retour à l’équilibre budgétaire en 2029-2030 (un plan précis sera déposé dans le cadre du budget 2025-2026). Pour y parvenir, la CAQ mise, pour hausser ses revenus, sur la croissance de l’économie et réitère son proverbial objectif de réduire l’écart avec l’Ontario à moins de 10% d’ici 2026, et de l’éliminer à l’horizon 2036.

Pour diminuer ses dépenses, le gouvernement propose d’« optimiser l’action de l’État » à travers différentes mesures qui ne rapporteront que 86,2M$ en 2024-2025, mais 2,9G$ sur 5 ans, dont une révision des aides fiscales aux entreprises de 1G$ durant cette période. Le gouvernement amorcera par ailleurs au printemps 2024 un « examen des dépenses gouvernementales », qui portera tant sur les dépenses fiscales que sur les dépenses des ministères et organismes gouvernementaux. 

S’il apparaît opportun de faire le ménage dans les aides fiscales offertes aux entreprises et aux particuliers, l’ambition du gouvernement de réduire son déficit en coupant dans les dépenses des ministères et des organismes gouvernementaux n’augure rien de bon pour les services à la population, qui se remettent à peine du choc de la pandémie, et ce même si le gouvernement insiste sur le fait que les services à la population ne seront pas touchés. Un tel exercice – que le gouvernement a qualifié lors de sa présentation du plan budgétaire de « beaucoup plus large » et « non négociable » – s’apparente d’ailleurs à celui qu’avait fait les libéraux de Philippe Couillard et qui avait donné lieu à des mesures austéritaires dont les effets se font encore sentir. 

De plus, cette fixation sur les dépenses permet au ministre des Finances de faire oublier les allègements fiscaux consentis depuis l’arrivée au pouvoir de la CAQ et qui privent le gouvernement d’importants revenus. En effet, la réduction du taux d’imposition des contribuables en 2023-2024 (1,85G$ en 2024) combinée avec l’uniformisation de la taxe scolaire en 2020-2021 (720M$ en 2024) et le congé fiscal pour les grands investissements (158M$ en 2024) représentent une somme annuelle manquante équivalant à 2,7G$ en 2024.

Éducation et santé

Le gouvernement se félicite des nouvelles dépenses prévues pour l’éducation, l’enseignement supérieur, la santé et les services sociaux, qui s’élèvent à 1,1G$ en 2024 2025. 222,5M$ sont entre autres prévus pour assurer le maintien et la qualité des soins et des services aux aînés, dont 116,2M$ pour les services de soutien à domicile ; 180,9M$ pour soutenir la réussite des élèves, dont 150,5M$ vont au soutien des élèves en difficulté pour le retour en classe ; 79,5M$ pour assurer l’attraction et la rétention du personnel scolaire ; et 34,5M$ pour promouvoir la réussite aux études supérieures.

Étant donné l’état actuel des services publics, autant dire que le gouvernement ne fait qu’assurer le minimum requis pour maintenir les services qui sont déjà en très mauvais état. Par exemple, nous avons calculé que les dépenses dans le système d’éducation doivent augmenter d’au moins 7 % pour suivre la croissance des coûts et le budget 2024-2025 prévoit une hausse de 7,6%.

Du côté de la santé et des services sociaux, la croissance des dépenses est de 5,3%, soit une augmentation de 2,7G$. Cela reflète le résultat des négociations avec le secteur public, mais également quelques nouveaux programmes. Parmi les 360,0 M$ que le gouvernement ajoute afin « d’améliorer l’accès aux soins et aux services et à accroître la fluidité hospitalière », la moitié sera consacré à accélérer le virage numérique du réseau de la santé, ce qui inclut l’utilisation accrue d’intelligence artificielle (IA). Cela s’accorde bien avec le rapport que présentait récemment la firme de consultation McKinsey. Au contraire, une étude de l’IRIS de novembre dernier permettait de voir l’immaturité du secteur de l’IA en santé, et les dangers de dérives associés aux conflits d’intérêts et au manque de transparence. 

De plus, bien qu’aucune somme ne soit associée à la mesure, le budget mentionne également que le financement axé sur le patient sera étendu à la médecine, à l’urgence, à la néonatalogie et à la dialyse. En d’autres mots, le gouvernement ouvre la porte à un financement public pour des services de santé privés, comme il l’a fait en 2016 pour les chirurgies avec les cliniques Chirurgie Dix30 inc., et Centre de chirurgie Rockland MD et Groupe Opmédic. Ce choix est problématique. D’un côté, le gouvernement souhaite abolir le recours aux agences privées (car il reconnaît que les déficits actuels des établissements publics de santé sont en bonne partie causés par l’explosion des coûts du personnel de ces agences). De l’autre, il persiste sur la voie de la privatisation des services (chirurgies, mini-hôpitaux privés). Pourtant, les données disponibles pour la Colombie-Britannique, l’Ontario et le Québec montrent que le coût des chirurgies réalisées en cliniques privées tend à être plus élevé que dans les établissements publics.

Environnement

Tandis que le Plan québécois des infrastructures (PQI) bonifie de 10% les sommes allouées au réseau routier pour la période 2024-2034, les investissements en infrastructure de transport collectif ne sont augmentés que de 0,29%. Ce faisant, le gouvernement approfondit le déséquilibre des investissements en transport, la part attribuée au transport collectif représentant 28 % contre 72% pour le réseau routier.

Le gouvernement annonce par ailleurs la fin graduelle des subventions à l’achat d’un véhicule électrique. Une stratégie réfléchie de transfert modal de la voiture vers le transport en commun se serait assurée d’investissements conséquents en transport collectif à titre de nouvel incitatif à une mobilité plus durable.

Lors de son point de presse, le ministre des Infrastructures Jonatan Julien concluait : « les choix en matière d’infrastructures sont alignés avec les priorités du gouvernement ». Le seul mérite de la stratégie de la CAQ en matière de financement du transport est ainsi sa clarté : le gouvernement ne cache pas son désintérêt envers le transport collectif alors qu’aucune nouvelle source de financement n’est prévue pour combler les déficits des sociétés de transport en commun du Québec. En dégageant de nouvelles sources de revenus telles qu’une contribution des entreprises – par exemple, en région parisienne, les entreprises de plus de 10 salariés financent 48% de l’exploitation réseau –, le gouvernement pourrait s’éloigner du principe d’utilisateur-payeur et favoriser le recours au transport collectif.

Par ailleurs, les mesures pour remédier à la crise écologique brillent par leur absence. Les annonces en environnement se limitent à un maigre 20,8 M$ et sont toutes affectées à l’adaptation aux changements climatiques : SOPFEU, soutien aux sinistres, parcs naturels et gestion de la faune. 

Le plan pour une économie verte (PEV) est pour sa part bonifié de 3%, pour s’établir à 9,3 G$ pour la période 2024-2029. Le PEV renferme la stratégie de la CAQ en matière de transition écologique. La mise en œuvre de cette transition devra donc se contenter de 1,86 G$ par année, ce qui représente environ 1% des dépenses totales de l’État québécois.

Pour le gouvernement de la CAQ, la crise écologique se réduit à une conjoncture économique favorable que le Québec doit saisir pour rattraper l’Ontario sur le plan de la richesse. Le fonds Capital ressources naturelles et énergie, destiné à la filière batterie à l’exploitation minière, est en ce sens bonifié de 500 M$ et atteint désormais 1,5 G$. Dans la mesure où l’Agence internationale de l’énergie prévoit que 90% des batteries produites dans le monde en 2030 propulseront des voitures individuelles, et moins de 3,5% des autobus, ces investissements ne vont que permettre le retour en force de l’industrie automobile au Québec et alimenter une politique industrielle de courte vue.

Dans les 4 dernières années, le Québec a diminué en moyenne ses émissions de GES de 0,75 mégatonne par année. Or, pour parvenir aux objectifs de réduction de GES fixés pour 2030, le rythme moyen de réduction annuel devra augmenter d’un facteur de 4 et atteindre 3,25 tonnes par année. Avec seulement 1,86 G$ par année affecté au PEV, ce scénario de réduction de GES est tout simplement irréaliste. Tout indique que la CAQ rejoindra les gouvernements précédents qui ont failli à remplir les objectifs climatiques du Québec.

Économie et revenus

L’obsession du gouvernement Legault à « rattraper le niveau de richesse » de l’Ontario teinte à nouveau ce budget. Des dizaines de petites mesures totalisant 441,4M$ en 2024-2025 (1,9G$ sur 5 ans) sont prévues afin d’appuyer la croissance de l’économie. Les secteurs de la construction et de la foresterie sont les plus grands bénéficiaires cette année, tout comme le gouvernement lui-même qui investit pour « poursuivre l’accélération de la transformation numérique gouvernementale ». Si l’on peut mettre en doute la pertinence de certaines mesures (par exemple celle visant le secteur aérospatial en contexte de lutte aux changements climatiques ou la faiblesse du soutien au secteur agricole), c’est surtout l’idée même de rattrapage qui doit être remise en perspective.

Dans une récente publication, nous avons montré que lorsqu’on compare le pouvoir d’achat (plutôt que le PIB par habitant), les Québécois·es ont des revenus équivalents à ceux des Ontarien·ne·s. Nos calculs permettent aussi de conclure qu’à structure industrielle égale, la productivité du travail est plus élevée au Québec qu’en Ontario. Or, une des particularités du tissu industriel québécois est l’importance du secteur public, où travaillent une majorité de femmes. Les dépenses dans ce secteur contribuent à la vigueur de l’économie, ce que le gouvernement néglige toujours de dire.

Par ailleurs, le ministre Girard était particulièrement fier d’annoncer la fin de la disparité de traitement pour les personnes invalides de plus de 65 ans qui voyaient leurs revenus diminuer considérablement lorsque leurs prestations d’invalidité s’arrêtaient. À partir de janvier 2025, ils pourront bénéficier d’une pleine rente de retraite grâce à la marge de manœuvre financière du Régime des rentes du Québec (RRQ). Cela se fera donc à coût nul pour le gouvernement. Bien que les personnes touchées aient de quoi se réjouir, après des années de mobilisation, elles devront attendre encore plusieurs mois avant de voir leurs revenus s’améliorer et devront donc continuer de vivre dans la précarité.

Logement

Les mesures visant à « favoriser l’accès au logement » s’élèvent à 196,7M$ en 2024-2025. De cette somme, 60,3M$ servent à poursuivre l’aide offerte dans le cadre du programme Allocation-logement et 85,5M$ sont consacrés à maintenir le parc de logements sociaux. Le gouvernement continue autrement dit d’asphyxier le secteur du logement social à un moment où les ménages à faible revenu sont aux prises avec des hausses importantes de loyer qui en poussent plusieurs à la rue. Notons qu’un montant de 1,5M$ est censé servir à accroître le parc de logements étudiants. 

Ce déficit d’investissements dans les logements dits hors marché privé est conséquent avec l’approche du gouvernement Legault depuis son arrivée au pouvoir. En effet, le nombre de logements sociaux, communautaires et abordables a augmenté beaucoup moins rapidement depuis que la CAQ est en poste, passant d’une hausse annuelle moyenne de 2130 entre 2006 et 2018, à 1394 entre 2018 et 2022 selon les données de la Société d’habitation du Québec.

Petite enfance

Pour les services de garde, aucune somme supplémentaire n’est prévue cette année, tandis que 18M$ sont prévus en 2025-2026. On peut ainsi déduire que le gouvernement maintient sa stratégie axée sur les subventions aux garderies privées plutôt que la création de CPE. Or, en ne créant pas de réelles nouvelles places, les conversions n’ont pas eu d’effet sur le nombre d’enfants en attente. La liste s’est allongée en 2023 pour atteindre 35 549 enfants en attente en décembre, selon les données rendues disponibles par le ministère de la Famille. 

En somme, alors que plusieurs s’inquiètent face à l’ampleur du déficit que prévoit le budget de 2024, c’est surtout les mesures à venir, qui risquent de priver durablement le Québec des moyens de surmonter la crise écologique et d’améliorer la qualité de vie de la population, dont il faut se méfier.

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2 comments

  1. Comment un état peut-il être déficitaire quand il crée sa propre monnaie?
    En signant les accords de Bâle en 1974, le Canada s’est attaché les deux mains dans le dos et à commencé à arnaquer tous les canadiens.

    Si un état a une dette, il n’est plus souverain.

  2. Est-ce que la dette du Québec est le total des obligations en circulation?
    Est-ce que les bénéfices nets d’Hydro-Quebec qui sont non distribués à l’état constituent encore une dette dans le budget du Québec?
    Si oui, est-ce qu’il y a émission d’obligations et donc un service de la dette?
    Est-ce ok de dire: la grande famille du Québec a choisi la Caq pour s’occuper des finances publiques et que les épargnes des membres de la famille ( en autre la caisse de depots et de placement) peuvent être utilisées pour financer les projets qui améliorent la qualité de vie de la masse? Ces épargnes peuvent contenir des obligations du Quebec?
    Si toutes les obligations ( dette du Québec) sont détenues (directement ou indirectement au travers de la CDP, fonds de pension, fonds mutuels,…) par des Québécois et Québécoises, alors l’argent reste dans la famille.
    Je crois sincèrement que nous devons démystifier le concept de dettes d’Etat. Concept mis de l’avant dans les années 80’s afin d’aider à justifier les coupures dans les dépenses publiques et pour écraser davantage les pays du ´sud’.

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