Et si on arrêtait de se bullshiter? (Deuxième partie)

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Les critiques entourant le monde du travail ne manquent pas à gauche du spectre politique. Précarité, horaires atypiques, stagnation des salaires, climat de stress constant, etc. Il existe pourtant tout un volet de critiques laissées de côté et qui méritent d’être soulevées, concernant la prolifération d’une foule d’emplois qui sont perçus comme étant complètement inutiles par ceux qui les occupent. David Graeber les appelle les bullshit jobs. Je leur ai déjà consacré un billet où je me suis concentré sur les impacts de ces emplois sur les individus qui les détiennent. Si nous reconnaissons l’étendue du problème et voulons l’adresser dans la sphère politique, il est toutefois important d’en saisir les causes pour mieux y faire face.

Un élément essentiel de la thèse développée par Graeber est le fait que ces bullshit jobs, contrairement à certaines idées reçues, ne se retrouvent pas plus dans le secteur public que dans le secteur privé. Certains pourraient croire que le secteur privé, soumis à la compétition du marché, ne pourrait se permettre de garder des millions d’employés inutiles sur ses rouleaux de paie. Pourtant, d’après les données recueillies par Graeber, la différence entre ces deux secteurs ne se trouve pas dans la prévalence des bullshit jobs, mais dans le fait que celles du secteur privé ont beaucoup plus de chance d’être étroitement encadrées par des gestionnaires occupant eux-mêmes des bullshit jobs de plus haut niveau.

L’argument fait ici écho au précédent livre de l’auteur paru en 2013, The Utopia of Rules, qui expliquait comment le néolibéralisme, malgré les prétentions de ses dévots, n’a rien à voir avec l’augmentation de la productivité, de l’efficacité, de l’efficience et de la transparence de nos économies, mais a plutôt tout à voir avec une croissance exponentielle des règles et des mesures administratives et disciplinaires de contrôle des populations, qui doivent faire face à des conditions de travail et de vie de plus en plus dures et autoritaires. Nos vies sont de plus en plus encombrées de procédures labyrinthiques de toutes sortes. L’augmentation moyenne du temps passé au cours d’une année par des employés à remplir des rapports ou encore le temps que l’on passe collectivement à parler à des robots au téléphone sont des exemples qui reviennent souvent pour illustrer ce phénomène. Certains auteurs, comme la sociologue Béatrice Hibou, parlent carrément d’une bureaucratisation néolibérale.

La cause du phénomène se trouve donc ailleurs que dans une présumée inflation des bureaucraties publiques. Graeber accuse plutôt le développement de ce qu’il nomme le « féodalisme managérial » : le copinage, les réseaux de dépendances interpersonnelles, le besoin pour les cadres supérieurs de se sentir importants en engageant une myriade de faire-valoir, les formes de pouvoir acquises par les corporations dans la société et les formes de compétition qui les opposent sont autant de facteurs qui peuvent expliquer la prolifération de ces bullshit jobs.

La bullshitisation des emplois est également attribuable à la financiarisation de l’économie. Graeber souligne que, contrairement aux idées reçues, les économies capitalistes occidentales ne sont pas vraiment devenues des économies du secteur des services en général, mais plutôt des économies dominées par certains types de services, liés de près ou de loin aux secteurs de la finance, des assurances et du courtage immobilier, principalement. Ceci n’est pas surprenant, considérant que nous vivons à une époque où la richesse est produite de moins en moins par la production et la consommation de biens et de services concrets, et de plus en plus par la vente et l’échange de différentes dettes et produits dérivés de ces dettes (hypothèques, cartes de crédit, prêts pour achats d’automobiles, prêts étudiants, etc.). Or, ce sont dans ces secteurs, qui ont les deux mains dans le plat de bonbons de notre nouvelle économie, que l’on retrouve la plus forte proportion de bullshit jobs.


Ce fait provoque une situation douloureusement ironique : en règle générale, plus un emploi est composé de bullshit, plus il risque d’être bien payé, et vice versa. Les personnes qui ont les emplois les plus utiles (en plus forte proportion des femmes, dans les domaines du care comme la santé et l’éducation) sont souvent les mêmes qui sont au bas de l’échelle salariale et qui doivent se battre pour maintenir leurs conditions de vie. Les infirmières apportent beaucoup plus à la société que n’importe quel lobbyiste, et pourtant ce sont elles qui risquent le burn-out pour un salaire modeste. Ce fait devrait à lui seul nous amener à réfléchir à la valeur qu’on accorde au travail dans notre société et à remettre en cause notre modèle économique pour lui préférer un modèle où valeur économique et valeur sociale ne feraient qu’un.

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