Économie et externalités : Les profits et les pertes dont on ne parle pas

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Contrairement à certaines idées reçues au sujet de la science économique, celle-ci n’est pas nécessairement insensible aux préoccupations d’ordre environnemental et social, au bien-être des individus, de la faune, de la flore et de la société prise dans son entièreté.

En effet, beaucoup d’économistes essaient d’intégrer autant que possible diverses formes de valeur dans les modèles et les discours économiques. Dans ce billet, nous présentons le concept « d’externalité » qui permet cette intégration importante d’objectifs non-monétaires en économie, surtout lorsqu’il est question de politiques publiques et d’évaluation de projets économiques.

Une externalité, qu’est-ce que c’est?

Une externalité est un coût (externalité négative) ou un bénéfice (externalité positive) qui se répercute sur des personnes autres que celles qui produisent ou consomment.

Il est important de noter encore une fois que le concept d’externalité ne se restreint pas aux coûts et aux bénéfices d’ordre monétaire. En effet, il peut inclure toute conséquence non économique à laquelle on accorde de la valeur, que ce soit le climat, la survie d’une espèce animale, la santé ou même le bonheur.

Les externalités négatives

Un exemple classique d’externalité négative serait celui d’une usine qui rejette ses déchets dans un lac qu’elle partage avec des personnes vivant de la pêche et des propriétaires de chalets. Dans ce cas précis, les externalités négatives sont évidentes : ceux et celles qui pêchent ainsi que les résidents doivent payer pour dépolluer le lac pour assurer une pêche de qualité alors que c’est l’usine qui a pollué. Ajoutons à cela les externalités non économiques que peuvent être, par exemple, la pollution, l’atteinte au bien-être des espèces animales qui dépendent de cette étendue d’eau, le plaisir perdu pour les enfants qui allait nager dans ce lac, etc.

Le gouvernement peut donc intervenir de diverses façons et s’assurer que l’entreprise polluante internalise (à l’inverse d’externaliser) les coûts sociaux qu’elle engendre. Par exemple, la bourse du carbone est une initiative, bien que particulièrement controversée, qui vise à internaliser la pollution dans les coûts de production. Le gouvernement peut aussi simplement refuser de donner son accord à certains projets dont les externalités négatives potentielles seraient considérables, par exemple, l’inversion ou la construction d’oléoducs.

Les externalités positives

Une externalité positive, à l’inverse d’une externalité négative, est un bénéfice que l’on procure à une tierce partie. C’est spécifiquement le cas de certains programmes de dépenses gouvernementales. En investissant un certain montant dans ce type de programmes, le gouvernement crée ces externalités positives d’une plus grande « valeur » que la seule dépense. Par exemple, il y a de nombreuses externalités positives engendrées par un système de garderies à faible coût, comme les centres de la petite enfance (CPE) au Québec :

C’est donc dire que chaque dollar investi dans le programme des CPE permet de générer des externalités positives très élevées pour le reste de la société québécoise, même si elle n’est pas directement productrice ou consommatrice dudit programme. Nous avons fait l’exercice avec les CPE, mais nous aurions observé des résultats similaires avec les investissements en éducation, en développement économique régional, en programmes de réinsertion sociale, en prévention, etc. Il s’agit en somme de la raison d’être des investissements de l’État : les dépenses d’aujourd’hui contribuent à créer la richesse de demain.

Pourquoi le concept d’externalité est-il si important?

Le concept d’externalité aide à analyser le pour et le contre de n’importe quelle activité économique ou projet d’investissement gouvernemental. La beauté du concept est donc de nous permettre d’en faire une analyse très large sur l’ensemble des conséquences positives et négatives. Contrairement à beaucoup d’analyses classiques, qui ne tiennent compte que des coûts et bénéfices directs, une analyse des externalités donne une vue d’ensemble de la société, ainsi que des liens qui se tissent entre les secteurs et les individus. C’est donc une approche beaucoup plus complète. A priori, il semblerait préférable pour les gouvernements de prioriser ce type d’analyse plutôt que celle, beaucoup plus comptable qu’économique, offerte par certains fiscalistes.

L’intervention de l’État dans le contrôle des externalités 

Une fois l’analyse en termes d’externalités réalisée, le gouvernement peut intervenir pour réduire les externalités négatives et augmenter les externalités positives de ses propres dépenses, mais aussi, et surtout, celles des entreprises privées.

Pourquoi le secteur privé? Car les entreprises et les consommateurs tendent généralement à maximiser leur propre intérêt en tenant très peu compte de celui des autres. Ce comportement ne s’explique pas nécessairement par de la mauvaise foi puisque les externalités causées ne sont pas forcément apparentes. Le fumeur d’il y a trente ans n’avait aucune idée des externalités, comme l’impact sur la santé par la fumée secondaire et tertiaire,. C’est justement pour cela que le gouvernement a mis en place des lois : pour minimiser ces externalités.

Davantage d’actualité, citons en exemple les gestionnaires de portefeuilles et les spéculateurs boursiers. Ceux-ci externalisent au maximum les risques qu’ils prennent, et ce sont les gouvernements, à même leurs budgets financés par les contribuables, qui doivent payer la note lorsqu’ils se prétendent « too big to fail »[4] et qu’ils commettent de graves erreurs de jugement. En d’autres mots, les conséquences d’un choix individuel prennent de cette manière des proportions impressionnantes.

Un spéculateur boursier qui peut externaliser les risques de ses choix sans conséquence le fera. Et il a le droit, dans le « Far West » de la finance. Par contre, lorsqu’on regroupe l’ensemble de ces risques individuels externalisés, toute la société et l’économie subissent une pression immense. Cette pression a contribué aux dérives dont nous avons été témoins dans la foulée de la crise des subprimes aux États-Unis à partir de juillet 2007. Dans ces exemples, sans réglementation, les entreprises et les consommateurs tendent à ignorer les externalités associées à leurs décisions. 

Si nous reconnaissons que les entreprises et les consommateurs ne prennent pas naturellement en compte leurs externalités, alors nous avons besoin de l’intervention de l’État pour exercer le contrôle des externalités nécessaire à la maximisation de l’intérêt social.

Les moyens à la disposition de l’État sont importants et diversifiés, mais l’objectif est simple : forcer les entreprises à internaliser leurs externalités négatives et augmenter les activités qui engendrent des externalités positives. Pour ce faire, l’État peut taxer ou réglementer, il peut subventionner ou soutenir politiquement, etc. Ajoutons qu’au-delà de la réglementation, la meilleure façon dont il dispose pour contrôler certains secteurs avec d’importantes externalités (éducation, santé, énergie, etc.) est probablement de les maintenir au sein du secteur public, loin des mains du privé. Pour ce qui est des secteurs qui sont « too big to fail », comme les secteurs bancaire et financier, nous pouvons nous demander si, du même coup, ils ne sont pas « too big to be private » et ainsi, la mesure dans laquelle l’État devrait y intervenir pour maximiser l’intérêt collectif.

Bref, l’État doit tenir compte des impacts collatéraux des activités de production et de consommation. Les exemples sont nombreux, et rares sont ceux qui font l’unanimité. Toutefois, ce point de départ est crucial à nos yeux : ne pas voir la société comme un ensemble de silos fermés, mais plutôt comme une toile tissée serrée où tout est lié.

En conclusion 

Il nous semble donc que les gouvernements et le public gagneraient à analyser les différents enjeux de la société en termes d’externalités. Ainsi, nous éviterions de nous cloisonner à l’intérieur d’un calcul comptable qui refuse de tenir compte d’éléments non monétaires ayant pourtant une valeur considérable pour le bien-être de la société, des individus ou de l’environnement. Un refus de tenir compte et de contrôler les externalités est hautement problématique pour l’intérêt collectif à une époque où les changements climatiques pèsent de plus en plus lourd sur nos épaules, où le niveau d’inégalité augmente constamment et où les crises financières sont de plus en plus fréquentes.

 

 

[1]                 http://www.crest.fr/images/docTravail2013/2013-10.pdf

[2]                 http://wdi.umich.edu/files/publications/workingpapers/wp860.pdf

[3]                 http://www.usherbrooke.ca/chaire-fiscalite/fileadmin/sites/chaire-fiscalite/documents/Cahiers-de-recherche/Etude_femmes_travail.pdf

[4]                 Littéralement « trop gros pour échouer », au sens de faire faillite. Ce concept fait référence aux banques et institutions financières qui considéraient, pré-2008, que peu importe les risques qu’elles prenaient, le gouvernement devrait les soutenir si elles étaient en mauvaise posture. Si le gouvernement ne les aidait pas, disaient-elles, toute l’économie en souffrirait. C’est, selon plusieurs chercheurs et chercheuses, une des erreurs à la base de la crise financière de 2008. http://www.businessdictionary.com/definition/too-big-to-fail.html

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Jonathan