Des bombes et des bébés contre la stagnation : la guerre comme technologie économique de contrôle du corps des femmes
7 mars 2026
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Peter Thiel, le « tech milliardaire » à la tête de Palantir, Elon Musk, PDG de Tesla et Marc Andreesen, un des plus importants investisseurs en capital-risque de la Silicon Valley, propagent depuis des années un discours alarmiste sur le déclin populationnel dans les pays du Nord global. Parmi leurs inquiétudes couramment énoncées se trouve aussi la stagnation technologique et économique. Face à la crainte que leur inspire la baisse du taux de natalité et du PIB, les personnes les plus riches et les plus influentes au monde adhèrent à l’économie de la guerre. Cette solution pourrait s’accomplir au prix de l’indépendance économique des femmes.
Les économistes féministes soulignent que la production guerrière est de plus en plus envisagée par les États-nations comme une solution simultanée à la stagnation économique et à la faible croissance démographique des pays les plus riches. La guerre est conçue comme une technologie économique propre à stimuler la croissance à travers la maîtrise des corps. Le « militarisme keynésien » que défendent notamment les « tech-bros » n’est pas seulement un moyen pour l’État de dépenser pour stimuler la production, mais aussi une manière de recadrer les rôles de genre vers la reproduction biologique et sociale de la nation. Un retour historique permettra de saisir les conséquences de cette proposition pour les droits économiques des femmes.
Selon la théorie redistributive de John Maynard Keynes, la stagnation économique s’explique par la demande (la consommation). Quand le chômage est trop élevé ou la rémunération des salariés trop faible, la demande diminue, ce qui entraîne une stagnation de l’économie. L’État peut, s’il met en œuvre des politiques de plein-emploi, stimuler la demande et donc la croissance du PIB. Suivant cette dynamique, les dépenses militaires peuvent être considérées comme un moyen de créer des emplois dans les industries connexes, comme le secteur de l’innovation.
Toutefois, à l’origine, les théories et les politiques keynésiennes ne visaient pas à assurer une redistribution égale des revenus à l’ensemble des citoyen·ne·s. Dans les années 1930, le catastrophisme démographique ambiant influença aussi les théories et les politiques de redistribution. Alors que les taux de natalité baissaient et que la population vieillissait en Grande-Bretagne, le fameux économiste William Beveridge, à l’origine de l’assurance sociale, propageait ses craintes sur l’extinction prochaine de la population blanche :
Les statistiques démographiques montrent que les races européennes, après une phase de croissance effrénée, reviennent à une situation de stabilisation… Les questions qui se posent désormais sont les suivantes : jusqu’où ira cette baisse ? Entraînera-t-elle une stagnation de la population blanche après ou bien longtemps avant que le monde des Blancs ne soit saturé ? Comment les différences dans l’application des restrictions entre les différentes classes sociales ou croyances affecteront-elles le stock ? Dans quelle mesure l’adoption inégale de la régulation des naissances par les différentes races laissera-t-elle une race à la merci de la croissance démographique d’une autre?
Pour ces économistes, le désir des femmes d’une plus grande équité en emploi et dans les relations intimes était ainsi considéré comme une menace biologique et économique puisqu’elles entraient en concurrence avec les hommes pour les mêmes distinctions et les mêmes responsabilités plutôt que d’accomplir leur rôle reproductif. Selon Beveridge, « Au cours des trente prochaines années, les femmes au foyer auront un rôle essentiel à jouer pour assurer la pérennité de la race britannique et des idéaux britanniques dans le monde. ». Une parfaite égalité entrait en conflit avec les objectifs de reproduction nationale.
Au Canada, Leonard Marsh s’est inspiré de ces théories nationalistes et coloniales pour proposer une politique d’emploi sexiste. En réaction à la croissance fulgurante de la participation des femmes au marché du travail, des stratégies fiscales, psychologiques et politiques ont intentionnellement été conçues pour ramener les femmes de la classe moyenne au foyer puis reléguer les femmes immigrantes et racisées dans les industries domestiques et du textile tout en stimulant les emplois masculins. Par exemple, un désincitatif fiscal fut créé pour que la contribution d’une femme mariée au revenu familial soit fortement réduite. Simultanément, les services sociaux qui voyaient le jour visaient à discipliner les femmes dans leur rôle reproductif. Les congés de maternité étaient alors 50% plus élevés que les bénéfices de chômage auxquels les femmes mariées avaient droit (et qui étaient significativement moins élevés que ceux des hommes et des femmes non mariées). En d’autres mots, la perpétuation de la nation blanche réclamait aux femmes de sacrifier leur indépendance économique.
Aujourd’hui, les milliardaires de la tech qui ont les deux mains dans l’industrie militaire récupèrent de nouveau les théories démographiques de la stagnation pour parler du problème du déclin des populations. Le militarisme keynésien qu’ils défendent promet de créer des emplois majoritairement masculins (à la fois dans le secteur militaire et dans l’industrie de la tech) tout en réaffirmant l’importance de la distinction entre les rôles de genre pour l’État. En temps de guerre, le sacrifice de soi est une dimension essentielle de la protection de la nation. Au regard de l’histoire, il est donc à craindre qu’on exige des femmes qu’elles sacrifient leur indépendance financière pour augmenter le taux de natalité. À l’aune de la multiplication des conflits, restons prudentes. La guerre, même lorsqu’elle se déroule à l’étranger, a le potentiel de devenir une arme puissante de recul des droits économiques des femmes.
Photo: Jimderkaisser, CC BY-SA 3.0 (Wikimedia Commons)