Desjardins : petit retour sur une publication controversée

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Notre publication sur Desjardins a suscité de nombreuses réactions la semaine dernière. « Vers la bancarisation du Mouvement des caisses populaires? », c’est le titre que nous avions donné à cette note socioéconomique. L’objectif était ainsi de vérifier dans quelle mesure Desjardins, connue à titre de coopérative de crédit et d’épargne, ressemble de plus en plus à une banque traditionnelle. C’est une affirmation que plusieurs personnes ont avancée dans le passé, dont Claude Béland, président du Mouvement de 1987 à 2000. Celui-ci affirmait, en entrevue au Journal de Montréal en 2015, que Desjardins avait « vendu son âme », des propos qu’il a tenus à nouveau en 2016 dans une entrevue réalisée par Gérald Fillion, ainsi qu’au lendemain de l’annonce de la fermeture de points de service et de guichets automatiques en 2018.

Pour ce faire, nous avons retracé différentes transformations qu’a subies le Mouvement Desjardins au fil du temps, en prenant la peine d’étudier chacune d’entre elles à la lumière du contexte social et historique dans lequel elles sont survenues. C’est en faisant cette analyse de nature historique et sociologique que nous avons pu montrer que Desjardins ne s’était non pas transformée en une banque, mais s’était éloignée de ses principes d’origine pour ressembler de plus en plus à une institution bancaire traditionnelle. Nous avons en outre pu constater qu’elle était parfois à la remorque des autres entreprises du secteur financier, mais qu’elle était parfois elle-même moteur du changement.

Plusieurs nous ont rétorqué que les caisses et la fédération n’avaient pas le choix de se coller aux pratiques des banques. C’est le cas notamment du chroniqueur Pierre-Yves McSween, qui nous a reproché deux fois plutôt qu’une de ne rien comprendre à la réalité dans laquelle évolue Desjardins (ici et ici). Cette critique est d’autant plus surprenante qu’elle renforce la conclusion à laquelle nous arrivons. À l’inverse, plusieurs personnes nous ont reproché de nous attaquer à un fleuron de l’économie québécoise qui, encore aujourd’hui, se distingue nettement des banques traditionnelles. Il va sans dire qu’il aurait été opportun de montrer en quoi le Mouvement est différent des établissements bancaires, en évoquant par exemple les nombreuses aides financières offertes aux entreprises et organismes en tout genre, ou encore en rappelant que les membres ont la possibilité de s’impliquer dans la gestion de leur caisse. Or, cette précision n’aurait rien changé au diagnostic de « bancarisation » que nous avons établi.

Le Mouvement de défense et d’éducation des actionnaires (le Médac) nous a reproché d’être nostalgiques du Québec des années 1900 et du communautarisme étouffant qui le caractérisait, et ce parce que nous avons comparé l'époque de la fondation de Desjardins avec le contexte actuel. Cette critique, que d’autres nous ont aussi adressée, témoigne malheureusement d’une confusion entre nostalgie et sociologie. Qu’on le veuille ou non, Desjardins, en se distanciant de sa mission d’origine, a pourtant accompagné le développement de la société de consommation, tout comme, depuis les années 1990, l’entreprise a contribué à la croissance fulgurante de l’endettement hypothécaire, notamment en ayant recours à la titrisation de certaines créances comme moyen de répondre à ses besoins de financement. En disant cela, on n’appelle d’aucune manière à un retour en arrière; on ne fait qu’identifier des dynamiques à l’œuvre dans la société et l’économie québécoises ainsi que les acteurs qui ont été déterminants dans le développement de certains phénomènes préoccupants tels que l’explosion du recours au crédit.

Réagissant par l’entremise de l’une de ses porte-parole, Desjardins a indiqué ne pas vouloir commenter notre note, sous prétexte qu’elle était « incomplète ». Certes, notre étude, qui fait moins de 20 pages, passe malheureusement sous silence plusieurs aspects de la vie de cette vaste organisation présente dans notre paysage depuis plus d’un siècle. Il aurait par exemple été souhaitable, comme l’ont avancé certains, d’évoquer les tensions internes qui divisent le Mouvement. Or, l'exercice de révéler ces déchirements (par exemple en réalisant des entrevues avec des membres ou des administratrices de caisse, ou encore en ayant accès à des procès-verbaux d’assemblées générales) pourrait à lui seul faire l'objet d'une publication. En même temps, si de telles tensions existent, c’est bien parce que des individus tentent ou ont tenté de résister à l’adoption des pratiques que nous avons décrites dans la note.

Nous souhaitions que cette publication, aussi modeste soit-elle, contribue à documenter l’évolution de Desjardins. À la lumière de l’attention qu’elle a reçue, nous ne pouvons qu’espérer avoir l’occasion de poursuivre ce travail dans l’avenir ou voir d’autres chercheur·e·s trouver un intérêt à poursuivre l’exercice que nous avons entamé.

 

 

Commentaire sur l'article

Jonathan Lalonde

Malheureusement, l'étude publiée n'était pas seulement incomplète, mais elle était également écrite et formulée de façon très éditoriale, très subjective, avec une question initiale qui avait une teinte sur l'ensemble du rapport. Avoir une tendance, un biais me semble très normal pour une étude de l'IRIS, un organisme résolument à gauche qui se penche davantage sur le sociologique que le comptable. Je comprends aussi, Mme Posca, que vous tenez ce discours contre la "logique comptable" en général et je suis de votre avis qu'il faut parfois en faire abstraction.

Sauf que dans le cadre de votre étude, vous intégrez cette "logique comptable" quand elle fait votre affaire en ignorant volontairement plusieurs aspects qui caractérisent la coopération moderne incarnée par le Mouvement Desjardins. Vous reprochez notamment, graphique à l'appui, la baisse des ristournes pendant que les profits augmentent, alors que cette baisse est notamment due à un cadre réglementaire qui s'est resserré sur les ratios de capitaux propres suite à la crise de 2008.

Vous reprochez à Desjardins d'agir pour ses hauts dirigeants, mais le Mouvement compte encore une pléthore de dirigeants élus qui ont élu leur présidence et qui se dévouent au bien-être des membres, de leurs collectivités et de la pérennité de l'organisation.

Vous reprochez à Desjardins de fermer des caisses en région, alors que les caisses sont souvent les dernières à sortir des villages, après l'épicerie, le garage et le bureau de poste. Comme coopérative, Desjardins doit aller où vont ses membres. Et s'ils désertent leur village, il faut cesser de penser que d'y garder un point de service réponde à leurs besoins. Et évidemment, ces fermetures sont la décision des dirigeants élus, pas de la Fédération.

Bref, votre biais initial n'est que rarement nuancé dans votre étude, qui contient ce que je considère de nombreux raccourcis intellectuels qui en minent sa crédibilité.

Dans ce commentaire que vous faites a posteriori de la publication, vous expliquez également qu'il y a des déchirements parmi les dirigeants.

C'EST TANT MIEUX!

Parce que ça prouve que cette organisation est réellement démocratique et qu'il n'y existe pas toujours une pensée unique.Parlez-en à Gérald Larose, syndicaliste parmi les syndicalistes, intellectuel réputé de gauche. Il vous dira probablement que vous avez raison de critiquer le Mouvement Desjardins, qu'il s'est "bancarisé". Mais il vous dira aussi que l'existence-même de la Caisse d'Économie Solidaire qu'il préside n'aurait aucunement sa place dans le milieu bancaire. Parlez-en à Daniel Paillé, économiste centriste qui a participé à une course à la présidence du Mouvement. Parlez-en à Monique Leroux, une femme résolument à droite, comptable, pragmatique, certes, mais une femme d'abord et avant tout, et une femme qui a percé un plafond de verre d'un monde d'homme. Honnêtement, j'ai rarement vu une entreprise - financière de surcroît - aussi diversifiée dans le spectre socio-politique que Desjardins.

Pouvons-nous en dire autant des banques?

Ma perception de l'évolution de Desjardins, c'est qu'elle a suivi les besoins de ses membres. Parfois en retard sur le marché, ce qui lui a coûté une érosion de son membership à quelques moments de son histoire. De là à dire qu'elle s'est bancarisée... C'est soit de mal connaître Desjardins, soit de mal connaître les banques.

PS: je suis dirigeant d'une caisse depuis plus de 10 ans, et les propos que je défends sont les miens, et ceux de personne d'autre.

georges leBel

merci pour ce texe sur Desjardins.
Une petite remarque sur l'analyse du rôle des coops dans l'univers capitaliste, qui tient un peu du resucé d'un cours sur le droit de la coopération que je donnais à l'Uqam et à l'UdeM.
Le professeur Vianney du Collège coopératif de Paris, souvent invité à l'IRECUS (U.Sherbrooke) avait développé une analyse de gauche de l'insertion du phénomène coopératif dans le système capitaliste. En résumé, les coopératives sont nées avec la révolution industrielle en Angleterre, initiées par les artisans, dont l'univers s'effondrait avec les transformations induites par le machinisme, et les transformations de la productivité qui en sont résultées. Ne disposant pas du capital nécessaire à l'industrialisation de leur domaine, ils devaient trouver un moyen d'accumulation du capital initial permettant une adaptation à ces transformations. La formule trouvée (1844) par les pionniers de Rochdale fut de s'exploiter réciproquement en constituant une réserve impartageable qui leur permettrait d'espérer émerger comme industrie capitalisée.
Conséquence de cette analyse, c'est le constat que le projet et la norme du succès d'une coopérative, c'est de devenir une entreprise capitaliste profitable. Cette hypothèse étant peu attirante : "s'exploiter pour survivre"; les coopérateurs ont alors dû recourir à une entourloupette idéologique proposant la poursuite d'un système économique coopératif global; d'où les principes d'intercoopération (on ne fait affaire qu'avec des coopératives). "Entre le communisme sans Dieu et le capitalisme sans coeur, le coopératisme".: François Albert ANGERS (1950).
Plutôt que de fustiger Desjardins, il faudrait louer son succès réalisant l'idéal coopératif. Les pauvres canadiens français, n'ayant pas le capital financier et politique (Ottawa ne le permettant pas), pour créer une banque et des compagnies d'assurance, n'ont pu que recourir aux coopératives et mutuelles pour y arriver. Ce fut un SUCCÈS, avéré à partir des années 70, où l'on a privatisé presque toutes les mutuelles et que Desjardins a acheté la Banque Laurentienne. C'est le triomphe aussi bien de l'idéal coopératif que du capitalisme; mais bien sûr la déconfiture de l'idéologie systémisante des prophètes de l'esprit coopératif.
Puis-je suggérer que la même analyse, cent ans plus tard, s'applique à la dite "économie sociale", dont l'idéologie plus simpliste est aussi de s'exploiter mutuellement (et de tirer le maximum de l'État) pour créer des emplois (misérables), faute de capital initial pour le faire. C'est ce qu'on a défendu dans "L'économie sociale, l'Avenir d'une illusion" Fides 1998. Georges leBel

Yves Legault

On n'a pas soulevé que le fédéral a refusé de légiférer sur Desjardins lors de sa création. C'était pourtant une banque.

Maintenant que le Mouvement Desjardins, depuis au moins 1978, agit définitivement comme une banque, le fédéral se retrouve le bec à l'eau.

C'est d'ailleurs aussi le cas de Alphonse, qui doit se retourner dans sa tombe!

Le truc est pourtant simple à comprendre: Permettre aux banques de créer l'argent-dette et de l'utiliser est l'exacte recette pour créer et entretenir l'esclavage qui a pourtant été interdit au Canada depuis le premier août 1834.
Vous ne me croyez pas?
Tentez d'expliquer le taux d,endettement des pays du monde!
Allez!
...
La réponse ne plaira pas du tout aux financiers, c'est certain.