Des périls et des opportunités

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Bien des choses ont changé dans le monde de l’après Grande Récession de 2008. L’une de celles-ci est le rapport qu’entretiennent les gens aux domaines tels que la finance ou la monnaie.

Les gens s’interrogent davantage et remettent en question les consensus. Pour le meilleur et pour le pire. Le climat même qui permet la dénonciation de l’establishment de Wall Street semble également favoriser la remise en question des études de la communauté scientifique sur les vaccins, par exemple. L’époque est mouvante.

L’un des phénomènes stimulants du renouveau dans le champ économique est l’apport des partisans du néochartalisme ou de la Modern Monetary Theory (MMT), son nom en anglais.

Cette théorie économique est reçue comme un chien dans un jeu de quille dans un contexte idéologique hérité de la pensée unique de l’ère néolibérale. Pourtant, elle a une évidente paternité avec certaines des idées keynésiennes qui dominaient la pensée économique jusqu’aux années 80.

Les néochartalistes renversent l’idée selon laquelle l’État a besoin de lever des taxes et des impôts pour effectuer des dépenses. Un État (qui émet sa propre monnaie) peut simplement engager des dépenses en créant de l’argent. Dans ce cadre, le rôle des taxes et des impôts n’est pas de financer les dépenses, mais plutôt de faire une ponction dans l’économie pour retirer une partie de l’argent ainsi créé et assurer une répartition des ressources entre les individus. Les prélèvements fiscaux ne seraient alors pas des outils visant à financer le Trésor mais plutôt des moyens de réguler l’économie de façon à éviter la surchauffe ou à diminuer les inégalités. Il n’y a donc pas de contrainte financière à l’action de l’État, les limites se situant plus dans l’utilisation des ressources ou de la main-d’œuvre.

La suite logique de ce raisonnement est que l’État ne devrait pas moduler ses dépenses en fonction d’une préoccupation de budget équilibré. Le gouvernement devrait plutôt viser certains objectifs sociaux comme le plein emploi, tout en évitant de pousser trop loin pour ne pas engendrer des dynamiques inflationnistes. Certains néochartalistes proposent une politique d’« emploi garanti », qui est présentée comme une manière d’assurer un emploi rémunéré au-delà d’un salaire de misère et un outil contre-cyclique permettant de relancer l’économie en période de récession.

Ainsi, la MMT pulvérise le carcan néolibéral austéritaire et c’est sa principale qualité. Elle est en voie de parvenir à réhabiliter une posture keynésienne avec un éclat qu’aucune pensée hétérodoxe n’aura obtenu depuis belle lurette. On s’attend en effet à ce que les idées néochartalistes apparaissent dans les débats de la prochaine campagne présidentielle aux États-Unis, notamment sous l’impulsion de figures tels que Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez qui ne s’en réclament pas, mais qui y voient une contribution pertinente au débat économique.

Le néochartalisme n’est pas toutefois une recette magique et son pouvoir de séduction ne devrait pas nous faire baisser la garde et abandonner notre esprit critique. La théorie reste vague, notamment vis-à-vis la régulation des risques d’inflation que de telles injections de liquidités provoqueraient ou de l’applicabilité de tels principes dans un pays qui ne jouirait pas d’une monnaie hégémonique comme celle des États-Unis.

D’autres rappellent que le néochartalisme tend à minimiser, voire à ignorer les forces antagonistes au sein de l’économie, notamment l’opposition entre le capital et le travail au cœur des lieux de production. Il s’agit d’un questionnement hautement légitime.

Les partisans de la MMT ont déjà le mérite d’avoir ébranlé plus avant la pensée dominante en économie. On peut se réjouir d’y voir un autre champ de réflexion qui s’ouvre là où l’orthodoxie néoclassique interdisait toute remise en cause du dogme.

Au Canada, un vaste mouvement d’économistes, dont fait même partie la sénatrice Diane Bellemare, travaillent à remettre en question les idées reçues en matière de politique monétaire et font pression pour que la Banque du Canada modifie son mandat. Ils demandent que la mission de cette institution ne soit plus seulement la maîtrise de l’inflation mais qu’elle doive désormais tout autant œuvrer de façon à poursuivre le plein emploi. Bien entendu, ces gens ne sont pas des néochartalistes, mais ils participent eux-aussi au retour en force du concept de plein emploi.

Notre époque est à la fois celle des grands périls et des grandes opportunités.

 

 

 

Commentaire sur l'article

Johanne

Tout cela me réjouit. J'ai espoir que l'économique soit clairement au service de l'humain éventuellement.