Crise du néolibéralisme et barbarie 

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De quoi accouchent les quatre décennies de domination néolibérale? D’un monde plus prospère dans lequel chacun est à même de saisir les opportunités qui se présentent, ou bien d’un monde plus dur, plus injuste et où les référents autoritaires ont le vent dans les voiles? Je le concède, il s’agit là d’une question bien rhétorique tellement les preuves s’accumulent en faveur de la seconde option : inégalités croissantes, division identitaire plus marquée, discrédit des processus démocratiques, etc. Il va sans dire que les quarante dernières années contrastent avec celles des Trente glorieuses : à force de définir la liberté de circulation du capital comme seule valeur commune, il n’est pas surprenant de trouver partout les traces de la « destruction créatrice » qui en est la marque de commerce.

Sans refaire le travail de définition exhaustif de ce cette transformation, rappelons rapidement que l’hégémonie néolibérale se distingue de l’époque antérieure sur trois points. D’abord, elle consiste essentiellement en la mutation des institutions étatiques afin de les fondre dans le moule offert par les modes d’organisation du secteur privé et de l’économie marchande. Elle est ensuite une rupture explicite avec le compromis d’après-guerre structuré selon des principes de protection sociale et de redistribution de la richesse comme garant de la stabilité à l’ordre capitaliste. Enfin, la « contre-révolution » néolibérale trouve son point d’orgue dans le rétablissement du pouvoir des classes économiques dominantes. 

Au cœur du projet néolibéral se trouve alors trois caractéristiques qui expliquent bien le bourbier actuel : foi aveugle dans un dogme idéologique malgré les preuves empiriques de ses limites, triomphe d’une conception asociale de la société et valorisation de la figure patronale à titre de décideur omnipotent. Le populisme à la sauce trumpienne n’aurait jamais pu exister sans le travail de préparation patiemment élaboré des adeptes de Milton Friedman et Friedrich Hayek.   

Néolibéralisme : fin de régime?

Précisons un élément : le néolibéralisme n’a pas pris un virage antilibéral au tournant des années 2000. Bien entendu, les répercussions sécuritaires de l’après 11 septembre couplées au sentiment d’insécurité économique grandissant depuis 2008 nourrissent les impulsions autoritaires de notre temps. Ces facteurs ne sont pourtant pas des points de rupture. Le néolibéralisme, de la dictature de Pinochet en passant par celle du Parti communiste chinois, a toujours trouvé ses aises sous les auspices les moins libéraux. 

Les partisans de l’École de Chicago n’ont que bien peu d’intérêt pour la nature démocratique des régimes politiques. Pire, ils voient en ceux-ci une menace politique à neutraliser au profit des marchés, qui sont réputés détenir un surcroît de rationalité. Contrairement aux idées reçues, le programme néolibéral ne s’est pas constitué au nom des individus et de leur liberté. Ce programme en est un de restrictions des choix possibles : par les mécanismes de concurrence et la domination des mécanismes financiers, il est question d’imposer des choix « rationnels » qui chaque fois concordent avec les intérêts dominants. La liberté en jeu ici n’est pas celle des personnes, mais celle du capital et donc, concrètement, des gens le possédant.    

La face hideuse de la bête

Il n’est pas surprenant alors de constater la récupération conservatrice des critiques que la gauche formule depuis longtemps. Le mécontentent populaire à l’endroit des promesses non tenues du libre-échange et de la mondialisation ne peut rester lettre morte. Mais il ne doit pas non plus, du point de vue de nos élites, devenir un amplificateur de la contestation globale. Quoi faire alors?   

Pour conserver le pouvoir des classes capitalistes, nos conservateurs veulent reporter tout tumulte à des causes extérieures plutôt qu’au fonctionnement interne de nos économies. Le libre-échange devient critiquable parce qu’il serait prochinois et la libre circulation des personnes une menace au caractère blanc et chrétien de nos sociétés. Fait intéressant, même les décisions démocratiques prennent les allures d’une force extérieure imposée à une majorité désireuse uniquement d’améliorer son pouvoir d’achat. De petits groupes sont accusés de piloter dans le secret les affaires de l’État – lorsque celles-ci s’opposent à l’ordre en place. Ces petits groupes, il faut alors les exposer et les chasser. 

La crise de légitimité du néolibéralisme ne pousse pas ce système de pensée hors de la démocratie, mais plutôt en dévoile les fondements antidémocratiques. En effet, la critique de la norme démocratique a toujours été au cœur de la doctrine néolibérale. Friedrich von Hayek, dans The Constitution of Liberty affirmait à ce propos: 

« Le concept crucial pour le démocrate doctrinaire [qualifié ailleurs de « dogmatique »] est celui de la souveraineté populaire. Ce concept signifie que la règle majoritaire n’est pas limitée ni limitable. L’idéal de démocratie, originairement destiné à empêcher tout pouvoir de devenir arbitraire, devient ainsi la justification d’un nouveau pouvoir arbitraire. » 

Il n’est pas étonnant de voir aujourd’hui avec quelle facilité ceux-là mêmes qui briguent les suffrages corrompent les principes démocratiques. Le politique est moins perçu comme un espace ouvert de débats et de conflits (donc un espace démocratique) que comme un simple outillage devant assurer la stabilité des marchés. Cet outillage peut bien être démocratique, mais il ne doit pas absolument l’être. L’idéal néolibéral se réalise par cette dépossession des peuples de leur capacité à décider leur destin au profit d’une élite technocratique gagnée à l’idée du besoin impératif de restauration : restaurer l’ordre, l’autorité, la stabilité. 

La figure du sauveur providentiel se dessine alors. Avec son lot de boucs émissaires destinés à lui servir de marchepied. 

Bien entendu, rien ne prouve que ce chemin soit le seul pouvant être emprunté. Mais le temps commence à manquer pour se sortir de ce désastre.       

 

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