COVID-19 : les idées fixes du nationalisme conservateur

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Ces derniers jours, beaucoup d’encre a coulé afin de décrier la lenteur de la réaction du gouvernement fédéral en cette période de crise sanitaire. Avec une certaine satisfaction, bon nombre de commentateurs ont fait remarquer à quel point les gestes posés par le gouvernement Legault étaient plus en phase avec la gravité du moment. Avouons-le, nous sommes tous un peu dépassés ici. Peu d’entre nous sont épidémiologistes : dans les faits, nous n’avons pas la moindre idée de comment lutter efficacement contre une pandémie. Casser du sucre sur le dos du gouvernement Trudeau semble relever bien davantage d’une récupération mal avisée de nos éternelles récriminations contre le fédéral que d’une appréciation raisonnée du moment. 

Dans ce registre – et loin de moi l’idée de signer un chèque en blanc à nos élus fédéraux –, les représentants du nationalisme conservateur se sont dépassés. Autant Mathieu Bock-Côté que  Denise Bombardier y sont allés de chroniques ces derniers jours pour le moins surprenantes! Comment expliquer la lenteur de la réaction du fédéral? C’est tout simple, le coupable est trouvé : le méchant multiculturalisme qui englue nos élites libérales dans une stase les confinant à l’inaction.

Vous savez, cette idéologie multiculturelle qui nierait au peuple sa souveraineté et empêcherait la majorité d’exprimer clairement sa volonté; eh bien, c’est elle qui poursuivrait son œuvre de destruction. Pourquoi Trudeau hésite à fermer les frontières? Facile, c’est un « mondialiste », un commis de l’élite déconnecté du peuple réel qui lui, on s’en doute, sait à quel moment une telle opération est justifiée pour bloquer la propagation d’un virus. 

Recycler aujourd’hui un argumentaire voulant que les marchands d’inclusion ouvrent grand les portes du pays au seul motif de dissoudre l’identité de la majorité relève du délire. 

L’idole que l’on ne nomme pas

Les élites libérales canadiennes défendent le multiculturalisme. Espérons que cette primeur ne fera tomber personne en bas de sa chaise! Ramener cet enjeu sur le tapis en ce moment semble aussi prometteur que de parler philosophie antique un soir de 7e match en série éliminatoire de hockey. Surtout – puisqu’il faut apparemment le rappeler –, ce n’est certainement pas un attachement moral à l’idée d’inclusion qui a pu freiner la prise de décision de notre premier ministre. 

Pour penser cela, il faut faire fi des 35 dernières années qui ont vu se construire autant chez les « rouges » que chez les « bleus » la même conviction : nous voulons nos frontières ouvertes suivant une fine géométrie variable. Lorsqu’il est question de réguler le mouvement des gens, là oui, les frontières c’est bien. S’il s’agit de contrôler les mouvements des capitaux, des biens et de la pollution, la préférence ira à la plus grande ouverture, ou à « l’inclusion » si vous préférez. 

La ligne de l’hérésie, lorsqu’on parle de frontière, n’a rien à voir avec le multiculturalisme. Essayez de défendre qu’il faille, des fois, mettre en place des politiques protectionnistes ou de solidarité sociale et vous comprendrez! 

Au-delà des frontières

Faire porter au multiculturalisme une quelconque responsabilité dans la situation actuelle est irresponsable. Bien sûr, cette « idéologie » peut être critiquée. Il est nécessaire de remettre en question sa conception de la société comme agrégat d’individus au détriment d’une vision collective du fait social. Il est aussi juste de juger que la défense des particularités culturelles portée par la perspective multiculturelle flirte souvent avec un certain essentialisme. Oui à tout cela, ou du moins oui à ce que ces angles morts d’une conception de la vie commune aux allures généreuse retiennent notre attention. 

Mais, dans le contexte de fin du monde qui est le nôtre, en faire le procès est simplement hors propos – et en plus dangereux considérant que certains de nos concitoyens doivent payer la note de cette rhétorique agressive. La seule raison pourquoi nos gouvernements, à Québec comme à Ottawa, ont réagi sur la tard – oui oui, Québec aussi! – est à chercher du côté de la crainte des impacts économiques. 

Trop longtemps, nos élus ont soupesé répercussions économiques et sanitaires. Mathieu Bock-Côté et Denise Bombardier peuvent pérorer tant qu’ils le désirent, mais que Justin Trudeau veuille ou non fermer le « chemin Roxham », qu’une telle action soit ou non pertinente en période de crise sanitaire, nos idéologues patentés en ont cure.

Pourquoi pointer du doigt des décennies de coupes en santé publique quand on peut stigmatiser quelques minorités? Pourquoi réfléchir à assurer à tout le monde un minimum de dignité en période d’écroulement économique quand on peut blâmer le méchant gouvernement fédéral? Pourquoi se questionner sur le lien entre « lenteur de la réaction » et « défense de puissants intérêts privés » quand on peut faire fi des événements et ressortir notre vieille cassette? 

Je suis curieux de savoir de quelle manière l’ignoble idéologie multiculturaliste a bien pu convaincre Trump d’être si lent à réagir et à vouloir « rouvrir » son pays d’ici Pâques?

Soyons sérieux. La colère est légitime, mais recycler les vieilles marottes du nationalisme conservateur ne nous aidera certainement pas à prévenir la prochaine crise. Et encore moins à passer au travers de celle-ci.

 

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Commentaire sur l'article

Normand Bianchi

L'art de se mettre la tête dans le sable face à un Trudeau inadéquat ... avec des prétentions scientifiques en plus ...

Yves Legault

Une idée fixe qui nuit à tout le monde?
La voila!
Ce que l'on nomme faussement "l'économie mondiale" s'appuie sur trois piliers:
1- La consommation;
2- L'endettement;
3- L'ignorance.

Elle devrait plutôt être fondée sur:
1- La production;
2- L'enrichissement;
3- La connaissance.

Cette "économie mondiale" qui porte mal son nom est essentiellement communiste pour les compagnies et fondamentalement capitalistes pour les peuples du monde entier.

Quant au mot "économie", son sens premier est "la loi de la maison"... Selon la racine grecque du mot.
Autrement dit, la notion d'économie n'existe réellement que sous mon toit.

Les activités financières, commerciales et manufacturières ne sont de l'économie que si on prend en considération seulement les intérêts de l'oligarchie ploutocratique qui est en train d'activement détruire le monde depuis plus de 200 ans.

Manuel Cisneros

Bon article. Mais j'aimerais beaucoup parler d'une autre façon de gérer la crise. Que ferions-nous si nous serions au gouvernement ? Aussi que pouvons-nous apprendre des solutions économiques du gouvernement à la crise ? Pour quoi par exemple 2 000 par mois à la place d'une aide comme celle de l'aide sociale ? Il est sur qu'un montant comme celui de l'aide sociale est complètement insuffisant et il serait probablement rejeté. Mais pourquoi il est bon pour les pauvres et pas pour ceux et celles qui ont perdu leurs emplois?
Merci et bon continuation.

André David

Tellement d’accord avec vous! D’ailleurs, n’oublions pas qu’il y a quelques semaines à peine, notre Grand Timonier québécois nous annonçait un écroulement de l’économie... si les barrages autochtones étaient pas démantelés immédiatement!