C’est un fait : l’opinion est partout

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Durant le temps des Fêtes, au moment de débattre de l’épineuse Charte de la laïcité avec les membres de votre famille, sur quoi ont reposé les positions défendues par chacun?

J’ose émettre l’hypothèse qu’il a surtout été question de ce que chacun pense du voile porté par certaines femmes musulmanes, mais très peu, pour ne prendre qu’un exemple, du nombre de plaintes reçues par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec relativement à des demandes d’accommodement liées au motif religieux (entre 2009 et 2013, ces plaintes ont représenté 0,69% du total des plaintes reçues).

Le règne de l’opinion

Chroniqueur au quotidien britannique The Guardian, Bob Garfield affirmait la semaine dernière sur un ton railleur : « L’analyse objective appartient à 2013. Les faits sont désormais une chose du passé qu’ont remplacé les sentiments et les certitudes sans fondement. » (traduction libre)

Malheureusement pour M. Garfield, il n’y a là rien de nouveau. Après un séjour de plusieurs mois aux États-Unis en 1831, Alexis de Tocqueville affirma entre autres que la liberté d’expression qui régnait dans ce pays faisait en sorte que les Américains tenaient à leurs opinions peu importe qu’elles soient fondées ou non, notamment parce qu’ils avaient l’impression qu’elles leur étaient propres. Il remarqua aussi que lorsqu’il était question de politique, l’opinion qui l’emportait n’était pas celle qui était la plus juste, mais celle qui était majoritaire. Quelque cent ans plus tard, Edward Bernays, souvent qualifié de père des relations publiques, publiait le livre Propaganda (1928). Qu’il s’agisse de convaincre des bienfaits pour une nation d’entrer en guerre ou pour vendre une nouvelle marque de dentifrice, en démocratie, suggéra Bernays, l’opinion publique est une donnée qui doit être manipulée pour celui qui, des gouvernements ou des entreprises, veut arriver à ses fins. Encore aujourd’hui, on n’a qu’à penser aux milliards de dollars que dépensent chaque année les grandes entreprises en publicité ou aux milliers de lobbyistes qui travaillent dans les coulisses de nos parlements pour se convaincre de l’actualité de leurs propos.

La science au rancart

On a dit de notre société qu’elle était celle « de l’information » et que notre prospérité dépendrait désormais de l’économie « du savoir ». Or, les connaissances scientifiques sont souvent les grandes absentes des débats portant sur de nombreux enjeux socioéconomiques.

À ce propos, l’abolition en 2010 par le gouvernement fédéral du questionnaire long et obligatoire du recensement témoigne du peu d’importance qu’accorde une frange de notre élite politique à la science. Les données recueillies grâce à ce questionnaire permettaient en effet d’évaluer l’impact sur la population canadienne des politiques ou programmes adoptés par le gouvernement. Après que l’annonce ait été faite, le statisticien en chef de Statistique Canada a démissionné de son poste pour signifier qu’il désapprouvait ce choix. Depuis, de nombreuses personnalités et organismes de la société civile et de la communauté scientifique canadienne, dont l’Institut de la statistique du Québec tout récemment, ont décrié la décision du gouvernement. Décision ironique s’il en est une, car aucune donnée ne semble la justifier. Les Conservateurs ont surtout martelé que ce questionnaire portait atteinte à la vie privée des répondant.e.s. Or, en 2001 et 2006, la commissaire fédérale à la vie privée n’a reçu que trois plaintes concernant le recensement. Un chiffre en baisse par rapport à 1991 et 1996, où un peu moins de 50 plaintes ont été formulées.

Le nerf de la guerre 

Bob Garfield mentionnait dans sa chronique que, paradoxalement, certaines entreprises accumulent de nos jours des quantités phénoménales d’informations sur leurs client.e.s, essentiellement à des fins commerciales. En 2013, l’ancien consultant de la National Security Agency (NSA) Edward Snowden a aussi révélé au monde entier l’intérêt que pouvaient avoir certains gouvernements pour cet amas de données récoltées entre autres par l’intermédiaire d’Internet à l’insu de ses usagers.

Un constat s’impose dès lors : dans les sociétés démocratiques, tant l’information que la désinformation sont des leviers importants pour qui détient le pouvoir.

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