Carton jaune pour la Coupe du monde

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Le niveau d’enthousiasme de toute amatrice ou amateur de soccer qui se respecte suit une trajectoire ascendante à l’approche de la Coupe du monde de la FIFA, qui se déroulera cette année du 12 juin au 13 juillet au Brésil. Cette fébrilité ne saurait toutefois nous faire oublier les travers de la planète foot ainsi que les paradoxes et les scandales que comporte invariablement ce type d’événement.

Pour recevoir la Coupe du monde de soccer, l’État brésilien a construit ou rénové 12 stades (plutôt que les huit exigés par la FIFA) et dépensé la rondelette somme d’environ 16 milliards de dollars en infrastructures (ce qui n’inclut pas les dépenses publicitaires et de sécurité). C’est environ quatre fois plus que ce qui avait été prévu au départ, un dépassement de coûts qui choquerait peut-être un peu moins n’eut été des allégations de corruption qui pèsent sur les responsables de la construction de ce qui pourrait bien devenir un troupeau d’éléphants blancs. En effet, plusieurs de ces stades seront désuets une fois la compétition terminée faute de spectateurs et de spectatrices pour les remplir. Enfin, il est permis de douter des retombées globales de ces investissements. L’agence Moody’s prévoit pour sa part que l’impact sur l’économie brésilienne sera négligeable.

Cela dit, le marché du « foot » s’élevait à environ 11,6 milliards d’euros en 2012, un rappel que la Coupe du monde est d’abord et avant tout une remarquable vitrine pour les grandes entreprises qui y diffusent de la publicité. La FIFA ne s’est d’ailleurs pas gênée pour contourner le cadre constitutionnel brésilien dans le but d’assurer aux commanditaires officiels un monopole sur le commerce lié à la Coupe. Coca-Cola, Adidas, Budweiser et les autres seront ainsi assurés d’engranger d’alléchants revenus, tandis que les avantages qu’en tirera le pays hôte restent hautement hypothétiques.

La population brésilienne n’a pas manqué de souligner ces contradictions. À quelques semaines du début de la Coupe, plusieurs manifestations se sont tenues afin de décrier les sommes faramineuses investies dans l’événement à l’heure où la population de la première économie de la région est affectée par de multiples problèmes socio-économiques qui nécessiteraient une intervention accrue de l’État. En juin dernier, le pays avait connu une vague de manifestations pour des raisons similaires. L’augmentation des tarifs du transport en commun est l’étincelle qui avait alors déclenché le mouvement de contestation, mais c’est un ras-le-bol généralisé envers l’augmentation du coût de la vie et la faiblesse des investissements dans les services publics que les manifestant.e.s avaient ensuite exprimé dans les rues des grandes villes brésiliennes.

On se réjouirait de voir l’État investir dans le sport si c’était dans le but d’en démocratiser l’accès, d’améliorer la santé et le bien-être des citoyen.ne.s et de participer à élever leur niveau de vie. Malheureusement, les rassemblements sportifs de grande envergure sont plus souvent qu’autrement des happenings publicitaires qui ne servent qu’à mousser l’image du pays hôte dans la compétition que se livrent les nations du monde entier pour attirer des capitaux. Toute manifestation culturelle est alors réduite au rang de stratégie pour améliorer le « positionnement » d’un pays dans une perspective de développement économique.

La grogne sociale entourant le « Mundial » met alors en lumière le contraste entre les discours sur la croissance économique qui enrobent les grands événements sportifs et la réalité de la croissance des profits privés qui en est la marque. Elle nous oblige aussi à voir que malgré des progrès notables réalisés depuis dix ans au chapitre de la lutte contre la pauvreté, notamment grâce au succès du programme Bolsa Familia qui vient en aide aux plus démuni.e.s, l’écart entre les plus riches et le reste de la population demeure important au Brésil. Une situation que même une victoire de la Seleção dans le mythique stade Maracanã ne pourra faire oublier que pour un bref instant.

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