Budget, béton et bébés: impact de l’approche keynésienne sur l’emploi des femmes

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La publication du budget du Québec le 25 mars dernier permet de croire que la politique économique de relance du gouvernement de François Legault suivra certains principes de la stratégie keynésienne de stimulation économique. Bien que celle-ci soit généralement synonyme de meilleure redistribution de la richesse, la théorie démographique qui sous-tend cette stratégie a eu tendance à assigner les femmes à une fonction reproductrice et à faire obstacle à leur indépendance financière. Or, les mesures économiques comprises dans le budget du Québec sont porteuses de ce biais genré. Si le gouvernement veut soutenir l’autonomie des femmes et leur choix de poursuivre une carrière en ayant des enfants, l’orientation de la politique économique actuelle doit être révisée.

Les politiques keynésiennes et les femmes

En 1936, l’économiste John Maynard Keynes publia un ouvrage présentant deux hypothèses sur les causes des crises économiques qui eurent une influence déterminante sur l’action publique des États occidentaux. La première hypothèse était centrée sur les inégalités économiques et soutenait qu’une meilleure distribution des richesses par le biais d’une intervention de l’État réduirait les aléas économiques en stimulant durablement la demande. La seconde hypothèse faisait plutôt de la baisse de la natalité la cause du déclin de la demande et des investissements en capital. Keynes supposait ainsi que la croissance économique pouvait être stimulée soit par une meilleure distribution des richesses, soit par un accroissement de la population, deux avenues qui impliquaient des interventions assez différentes. 

Les politiques adoptées durant la période d’après-guerre en Grande-Bretagne intégrèrent en quelque sorte ces deux approches en subordonnant la redistribution aux impératifs de reproduction nationale (Cooper, 2019). À l’époque, la baisse du taux de natalité de la population blanche avait été attribuée principalement à la contraception et à l’accroissement de la présence des femmes sur le marché du travail durant la Seconde Guerre. Face à la réticence des femmes à retourner au foyer, le gouvernement adopta une politique économique consistant à stimuler les emplois typiquement masculins, limiter les droits des femmes mariées et offrir des subventions aux familles de plus d’un enfant. Si les politiques visaient l’amélioration des conditions des emplois, les hommes en étaient les principaux destinataires. La protection sociale offerte par l’État leur donnait accès à de meilleures conditions salariales en plus de diminuer les dépenses qu’ils consacreraient à certains services. En guise de mesures pro-natalistes, l’État privilégia ainsi l’exclusion des femmes de la sphère du travail et favorisa une relation de dépendance des femmes à l’égard de leur mari. 

Services de garde et travail des femmes

Cette vision étriquée du rôle social des femmes a été largement remise en question depuis les années 1970. Les femmes ont revendiqué le droit de pouvoir travailler tout en ayant des enfants. Au Québec, la création des centres de la petite enfance en 1997 a permis une hausse de 19% du taux d’emploi chez les femmes ayant un jeune enfant. Ce taux s’est établi à 81% en 2016 (Statistique Canada, 2018). 

Ce service est considéré comme essentiel pour soutenir l’accès des femmes au marché du travail, mais il est actuellement sous tension. Il faudrait 51 000 places supplémentaires en garderie subventionnée pour faire face à la demande. Or, les recherches montrent que la pénurie de places dans les services de garde nuit davantage aux femmes qu’aux hommes (Pacault et coll.; 2007), car malgré les progrès, le partage des responsabilités liées aux enfants demeure inégal.

 

Tableau de données du graphique 5

Source: Statistique Canada

 

Malgré l’intérêt de la CAQ pour les mesures pro-natalité et les mesures dites de « bébé bonus », le budget 2021-2022 prévoit la création de seulement 4250 places cette année, laissant ainsi 46 750 enfants sans services de garde. De tous les secteurs qui bénéficieront des sommes ajoutées au Plan des infrastructures, l’éducation à la petite enfance est celui qui a connu la plus petite augmentation, soit une hausse de 0,355G$ ou 0,3%. En comparaison, le budget du réseau routier bénéficie d’une hausse de 20,1%, pour un total de 28,3G$. 

Hausse de l’emploi typiquement masculin

Cet écart entre les investissements gouvernementaux dans l’amélioration des services de garde par rapport aux investissements routiers n’est pas sans conséquence. Le secteur de la construction bénéficiera de plus de 77G$ supplémentaires dans les 5 prochaines années. Cela dit, le choix du gouvernement « d’accélérer les investissements en infrastructure » pour « stimuler l’économie affectée par la pandémie de la COVID-19 » est aussi surprenant d’un point de vue strictement économique puisque les coûts de construction sont actuellement particulièrement élevés. En théorie, investir des fonds publics dans la construction d’infrastructures a pour objectif de faire croître la demande. 

Or, comme le secteur de la construction peine déjà à y répondre, le gouvernement risque de provoquer une inflation encore plus grande des coûts. Ce risque est d’autant plus haut que le taux de chômage dans ce secteur est extrêmement bas. En août 2020, le nombre d’emplois représentait 100,8% du niveau observé au même mois de l’année précédente. Pas plus tard qu’en février, l’Association de la construction du Québec réclamait d’ailleurs une intervention publique pour contrer la pénurie de main-d’œuvre. La construction est le plus important secteur socioéconomique au Québec (il emploie 1 personne sur 20 dans la province), mais le taux d’emploi des femmes y était seulement de 1,9% en 2017. Une hausse des emplois et des salaires de ce secteur bénéficiera donc en priorité aux travailleurs masculins.

Une relance aux relents des années 1940

Le gouvernement a adopté une stratégie de relance qui s’apparente aux politiques keynésiennes: il injecte des sommes colossales pour soutenir l’économie, mais, ce faisant, donne la priorité à un secteur de travail typiquement masculin. Dans un contexte où le manque de places en services de garde menace la participation des femmes au marché du travail, le plan de relance esquissé dans le budget 2021-2022 risque dès lors de nuire à l’égalité des sexes. Si le Québec souhaite éviter de revenir à un modèle socioéconomique où le salaire des femmes ne fait office que de simple revenu d’appoint, des mesures doivent être prises pour rééquilibrer le biais genré de la stratégie de sortie de crise adoptée par le gouvernement de François Legault.

 

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Commentaire sur l'article

Sandra Gauvin

Effectivement, je suis éducatrice en milieu familial. Je travaille plus de 55h semaine et je me retrouve à la fin de l'année avec à peine plus de 30 000$ de salaire. Je travaille sous le salaire minimum et c'est pas normal en 2021. Depuis des années nous réclamons un salaire décent. C'est la base du problème de pénurie. Les femmes qui font ce métier partent et il n'y aura pas de relève. Nous sommes des professionnelles de la petite enfance et notre métier doit maintenant être reconnu!

Alexandre

Bonjour,
Bien que je sois généralement en accord avec l'article, je ne peux m'empêche de faire perdre de la crédibilité à l'argumentaire en raison des chiffres complètement erroné quant au PQI. En effet, la portion PQI petite enfance n'a pas cru de 0,3%, mais représente 0,3% de l'enveloppe totale du PQI. Même constat pour le PQI transport routier. Celui-ci représente 20,1% de l'ensemble des sommes investies dans le PQI et non une hausse de 20,1%.

Regardons plutôt ce qui en est:

PQI - Petite enfance:
2020-2030: 374,8M$ (Page A.20)
2021-2031: 355M$ (Page A.16)
Variation : -5,3%

PQI - Routier
2020-2030: 26 832M$ (ibid.)
2021-2031:28 330M$ (ibid.)
Variation: +5,6%

Le constat reste le même, il en est même renforci par la présence d'une baisse au PQI petite enfance, mais la rigueur est augmentée. Par contre, l'utilisation du PQI routier afin de démontrer un point semble non-pertinent. En effet, la structure du PQI routier fait en sorte qu'une vaste partie de celui-ci sert à résorber le déficit de maintien d'actif (DMA) indispensable pour la sécurité des citoyens. D'autant plus que de comparer un si gros PQI avec un si petit PQI introduit d'énorme biais...

Cordialement,

Alexandre Ainsley