Services informatiques : le gouvernement fait fausse route

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On a beaucoup parlé dans les dernières années des déboires du gouvernement québécois avec plusieurs firmes informatiques. Tant de contrats octroyés à des entreprises privées dans le domaine de l’informatique et des technologies de l’information (TI) ont été problématiques qu’un terme s’est depuis imposé pour qualifier cette saga : le « bordel informatique ». On pense par exemple au cas de l'informatisation des dossiers médicaux, qui s'implante péniblement et au double du prix (pour l'instant) initialement prévu. Les dépassements de coûts et le manque de transparence dans la gestion des dépenses informatiques témoignent en fait depuis quelques années des ratés de la sous-traitance et des dérives causées par la perte d’expertise qui en découle, une question sur laquelle s’est d’ailleurs penché l’IRIS en 2013. Les sommes dépensées pour des systèmes partiellement fonctionnels dépassent le milliard de dollars – un problème que le Québec n’est pas le seul à vivre, puisque Ottawa est aux prises avec le même type de fiasco. Pensons au système de paie Phénix, qui cause encore des maux de tête à bien des fonctionnaires fédéraux.

Le premier ministre François Legault a décrié ce problème par le passé. Comme l’a rappelé récemment le journaliste Nicolas Lachance, le chef de la CAQ avait cherché à attirer l’attention sur ce problème en 2014, affirmant alors : « Je pense sérieusement que le problème est aussi grave en informatique qu’en construction. » À la demande de M. Legault, le député Éric Caire avait produit un rapport en 2015 qui pointait du doigt la mauvaise gestion des contrats informatiques par le gouvernement. Plus récemment, soit en mai dernier, il écrivait sur son compte Twitter : « Un gouvernement de la CAQ fera le ménage dans le bordel informatique, ce qui économisera 800 millions $ par année. »

Enfin, lors de l’annonce de la candidature de l’homme d’affaire Pierre Fitzgibbon dans la circonscription de Terrebonne en vue de l’élection de 2018, le chef de la CAQ avait affirmé : « On a besoin d’une équipe pour changer la culture d’Investissement Québec, pour remettre de l’ordre dans le bordel informatique, mieux gérer des gros ministères comme la Santé ou les Transports ».

On apprenait cependant en décembre dernier que maintenant qu’elle forme le gouvernement, la CAQ n’a plus l’intention de mener une enquête publique sur cette question, comme l’avait pourtant exigé M. Caire à plusieurs reprises lorsque son parti était dans l’opposition. Le ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale a plutôt commencé à s’en prendre aux fonctionnaires du gouvernement, qui seraient selon lui à l’origine des dérives qui ont coûté cher au Trésor public. Plus récemment, des révélations du Journal de Québec concernant le fait que des firmes informatiques trafiquaient les CV de leurs employés pour les rendre conformes aux appels d’offres du gouvernement pour des contrats en technologie de l’information n’ont pas fait changer d’idée le député de La Peltrie.

Pire encore, Éric Caire annonce maintenant que « Plutôt que d’héberger ses propres données, Québec va les confier à hauteur de plus de 80 % à des entreprises spécialisées qui exploitent des serveurs. Les ministères et organismes y auront accès grâce à l’infonuagique. » Québec fera ainsi passer le nombre de centres de traitement informatique géré par le public de 457 à… deux. Ce sont les Amazon, Google et autres compagnies du secteur qui prendront majoritairement le relais. Le gouvernement espère ainsi dégager des économies de l’ordre de 100 millions de dollars grâce à cette sous-traitance.

Dans l’état actuel des choses, il n’est pas exagéré de qualifier cette décision d’absurde, voire d’irresponsable. La décision annoncée rendra le gouvernement encore plus dépendant envers des firmes externes, alors que la plus grande efficacité de ce modèle n'a pas été démontrée. S’il souhaite mieux contrôler les coûts des projets informatiques, il doit pourtant rebâtir l’expertise interne, et non l’affaiblir davantage. Le projet de sous-traitance des serveurs informatiques est d’autant plus inquiétant qu’il s’agit de confier des données sensibles à des entreprises privées. Un récent reportage de Janic Tremblay rappelait à ce propos que l’intérêt des grandes corporations du secteur des TI est rarement en phase avec l’intérêt du public lorsqu’il est question de traiter des données personnelles.

Qu’à cela ne tienne, car François Legault souhaite aussi réduire le nombre de fonctionnaires au Québec, convaincu qu’il s’agit là d’une simple soustraction qui n’aura aucun effet qualitatif sur les services rendus à la population. Tout indique en somme que le gouvernement caquiste fait preuve d’aveuglement idéologique en privilégiant cette voie ; or, son obsession pour la réduction des dépenses risque, paradoxalement, d’être fort coûteuse pour l’ensemble de la population québécoise.

Commentaire sur l'article

Guillaume Girard

Il faut faire très attention ici, car il s'agit d'une situation très complexe. En abandonnant les centres de données privés du gouvernement, pour se tourner vers des firmes infonuagiques, ce n'est pas tout le pan des TI qui est abandonné par le gouvernement. De déplacer l'hébergement des données ailleurs signifie surtout que les efforts pour monter les centre de données, faire passer le réseau, optimiser des disques, les CPU et tout ce qui vient avec ne relèvera plus du gouvernement. Et ça veut dire que toutes les firmes externes qui chargeaient beaucoup trop cher pour ces services seront écartées du portrait pour une entente tarifaire beaucoup plus stable avec des entreprises mieux outillées pour gérer ce genre d'entrepôts. De plus, il est possible pour le gouvernement d'exiger des centres de données locaux, ce qui garde la plupart des emplois au Québec.

Ce déplacement permettra théoriquement au gouvernement, s'il agit de manière constructive, à consacrer ses énergies pour rendre le gouvernement plus ouvert et les données plus accessibles aux citoyens par le développement d'outils publics d'interactions avec les données. Au lieu d'embaucher des opérateurs TI, la mission pourra se concentrer sur la gestion et l'intégration des données dans la vie démocratique et dans le suivi des ministères et des processus internes.

Je ne crois pas que cette décision soit totalement mauvaise, même si les entreprises hébergeuses de données sont basées aux USA. Sur l'autre point, ces compagnies ne sont pas très bonnes pour la gestion de données personnelles pour leurs propres données, mais les données hébergées dans leurs infrastructures peuvent être sécurisées suivant les requis de l'entité qui héberge les données. Ce qui veut dire que le gouvernement pourrait produire ses propres clés de chiffrement et il serait impossible pour la compagnie hébergeuse de déchiffrer quelque information encryptée.

Je suggère donc, dans ce cas précis, de concentrer nos énergies collective à talonner le gouvernement pour qu'il fasse bien les choses plutôt que de le blâmer de vouloir recentrer certaines activités qui sont très déficientes pour faire avancer l'aspect de la démocratisation des données gouvernementales. Celles-ci permettront aux citoyens et organismes intéressés de mieux surveiller les actions du gouvernement.

Yves Legault

De nos jours, tous les gouvernements sont au service... des compagnies!
Tant que cet état de fait ne changera pas, rien de bon ne sera en vue pour le peuple.

Dans la situation présente, nous avons un peuple qui, malgré qu'il fabrique tout ce dont la société a besoin pour fonctionner, se retrouve à assumer seul les faillites, la pollution, le chômage et les dettes.

Johanne Bédard

Une décision très mal avisée. M. Legault et son ministre témoignent ici d'un manque de discernement et de jugement inacceptable, indigne de leurs fonctions, voire dangereux pour la population du Québec. À l'ère des scandales Cambridge Analytica, remettre les données personnelles, médicales et autres entre les mains des multinationales telles que Google, Amazone, etc., c'est s'enfoncer dans un abysse qui risque de détruire la vie des citoyennes et des citoyens du Québec : perte de données, divulgation, rançongiciel et j'en passe. Un mouvement collectif doit s'ériger et faire pression au gouvernement pour ne pas que ce projet se concrétise.