Premier budget Girard: des surplus infinis

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Au huis clos à Québec, le président du Conseil du Trésor Christian Dubé affirmait que le budget d’aujourd’hui « pose les fondations à partir desquelles [le gouvernement] agira dans les quatre prochaines années ». Si c’est effectivement le cas, c’est dans une ère de conservatisme fiscal que s’engage le gouvernement québécois. Plutôt que d’utiliser massivement sa marge de manœuvre pour répondre à des défis majeurs en environnement, en éducation et en santé et services sociaux, il choisit de verser des sommes colossales dans le Fonds des générations, et ce de façon récurrente.

Cadre budgétaire

Le budget 2019-2020 de dépenses du gouvernement s’élève à 113 milliards de dollars, soit 104G$ pour les programmes et 9G$ pour le service de la dette. Les revenus pour leur part atteindront 115,6G$, ce qui produit un surplus de 2,5G$ qui sera entièrement versé au Fonds des générations.

Le surplus du dernier exercice financier s’élève quant à lui finalement à 5,6G$, soit largement au-delà de ce qui avait été prévu par le dernier gouvernement libéral et de ce que voulait admettre François Legault. Des surplus de 2,7G$ à 4G$ sont prévus chaque année jusqu’à 2023-2024, pour un montant cumulatif de 21,1G$!

Ce faisant, la CAQ poursuit son étoile. Le gouvernement garde le cap sur la réduction du ratio de la dette au PIB, qui atteindra 45% en 2020 ou 2021, puis 42,3% en 2024. Le ministre des Finances Éric Girard l’a dit lors du huis clos budgétaire : « Ce sera un grand jour quand le Québec aura moins de dettes que l’Ontario ». 

Santé et services sociaux

Des nouvelles dépenses en santé de 801M$ sont prévues en 2019-2020. Au total, on observe une hausse de 5,4% des dépenses - hausse qui atteindra toutefois une moyenne de 4,1% dans les années subséquentes. Le gouvernement consacre notamment 280M$ aux soins et services à domicile dans le prochain exercice financier. Une partie de ces sommes provient des transferts fédéraux destinés à cette fin. L’IRIS a pourtant chiffré à quatre milliards de dollars les besoins dans ce domaine. De même, les 21M$ prévus pour les proches aidant·e·s ne permettront pas d’améliorer de façon significative leur situation, alors qu’entre un et deux millions de personnes occupent désormais cette fonction.

215M$ sont aussi prévus pour l’embauche de personnel soignant, celui-ci ayant été « grandement sollicité » selon les mots mêmes du budget. Cette somme semble pourtant bien minime en comparaison avec le milliard de dollars que le gouvernement a décidé de laisser, jusqu’à nouvel ordre, pour la rémunération des médecins. La faiblesse des montants semble également indiquer l’abandon du projet de diminution des ratios de patient/personnel en santé.

Le gouvernement annonce 70M$ de plus par année pour ajouter des lits dans les CHSLD en attendant d’entreprendre, dans trois ans, la construction de 30 maisons des aînés qui coûteront à partir de ce moment 245M$ par année.

Pour ce qui est des services sociaux, il est particulièrement frappant de mettre en parallèle les surplus de 5,6 milliards de dollars avec les 35 millions de dollars consentis pour le Programme de soutien des organismes communautaires, alors que les besoins des 4000 organismes communautaires s’élèvent à 355 millions de dollars. L’inertie du gouvernement sur cet enjeu est inexplicable lorsqu’on sait à quel point ces organismes accomplissent une mission fondamentale dans leurs milieux dans des conditions de travail souvent précaires.

Notons enfin une mesure intéressante que le budget vient chiffrer : 40M$ sont prévus pour consolider la présence d’infirmières praticiennes spécialisées (IPS) dans le réseau sociosanitaire.

Éducation

L’éducation est carrément désignée dans le budget comme « la grande priorité du gouvernement ». Pourtant, les nouvelles dépenses ne s’élèvent qu’à 230M$, soit moitié moins que ce qu’on accorde au développement économique. Une somme qui n’indique en rien une priorité. Le gouvernement chiffre d’ailleurs les sommes dont il se privera en raison du nivellement par le bas de la taxe scolaire : elle aura un coût de 800M$ par année au bout de trois ans. Rappelons que cette réforme fiscale est régressive puisqu’elle ne servira que les ménages propriétaires.

L’abolition graduelle de la contribution additionnelle pour la garde des enfants mène à une situation similaire, alors que les familles de la classe moyenne seront les seules à en bénéficier. Elle coûtera à terme autour de 180M$ par année.

En ce qui a trait aux maternelles 4 ans, cette initiative à laquelle seule la CAQ semble vraiment tenir, elle coûtera 36M$ en 2019-2020, mais les coûts grimperont jusqu’à 436M$ en 2023-2024, pour un total dépassant le milliard de dollars en cinq ans.

Parmi les autres mesures en éducation, le budget annonce 47M$ pour les services de soutien professionnel, 29M$ pour bonifier le financement des cégeps, 15M$ pour soutenir les universités en région, 20M$ pour ajouter des classes spécialisées, 21M$ pour ajouter une heure d’activité parascolaire dans 140 écoles, 25M$ pour soutenir la réussite et la persévérance scolaire et 21 M$ pour soutien les futurs et nouveaux enseignants.

Économie

En campagne électorale, la CAQ s’est vantée d’être le parti de l’économie. Avec ce premier budget, le ministre des Finances entend avoir un « effet structurel » sur la croissance économique, principalement en stimulant les investissements privés. Un demi-milliard de dollars (504,6M$) est ainsi consacré à la priorité « Augmenter le potentiel de l’économie ». Pourtant, aucune garantie de résultats n’accompagne cette stratégie. La CAQ distribue ainsi des deniers publics sans mettre de l’avant une vision claire pour l’économie du Québec.

Par exemple, en ce qui a trait à l’enjeu de la pénurie de la main-d’œuvre, le gouvernement mise sur la prolongation de la carrière des personnes de 60 ans et plus en modifiant le crédit d’impôt pour travailleurs d’expérience et en réduisant les charges sur la masse salariale des entreprises pour ces travailleurs. Or, les employeurs étant plus portés à embaucher des personnes plus jeunes, rien ne garantit que ces incitatifs seront efficaces. De plus, comme les départs à la retraite ne feront qu’augmenter dans les prochaines années, il aurait été plus judicieux de maintenir la cible de 50 000 personnes immigrantes accueillies, étant donné que les immigrants sont plus jeunes en moyenne que la population née au pays.

À cet effet, 146M$ iront en 2019-2020 à la mise en place d’un parcours d’immigration personnalisé et pour l’offre de services élargie en francisation et en intégration. Ces investissements étaient nécessaires après les compressions qu’a subies le Ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion dans le dernier mandat libéral. Il est cependant déplorable qu’aucune mesure ne soit mise de l’avant afin de lutter contre la discrimination à l’embauche qui affecte un grand nombre de personnes immigrantes. À cet effet, l’implantation de programmes d’accès à l’emploi dans les petites et moyennes entreprises aurait été avisée.

Environnement

Le gouvernement a bien entendu l’importance de parler d’environnement. Mais pour ce qui est d’agir afin d’avoir un impact à long terme, il faudra encore attendre. D’emblée, il minimise le bilan environnemental du Québec sous prétexte que la province a le plus faible taux d’émissions de GES par habitant au Canada. Résultat : le premier budget de la CAQ n’adopte que des mesures cosmétiques en environnement.

90% des sommes consacrées à encourager le transport durable sont dédiés à la prolongation du programme Roulez vert (156M$ sur 174M$), ce qui laisse de maigres sommes pour le transport en commun et le transport actif. Pourtant, le gouvernement reconnaît lui-même que les émissions de GES du secteur des transports ont augmenté de 22% entre 1990 et 2016. De plus, le choix du gouvernement de soutenir l’achat de véhicules zéro émission participera à la croissance du parc automobile et contribuera à l’étalement urbain, qui n’a cessé de croître au Québec depuis 10 ans. Cette approche risque de saper les efforts mis par les municipalités dans le développement du transport en commun.

À ce propos, quand le gouvernement dit que l’implantation d’un 3e lien routier entre Québec et Lévis « permettra de réduire la congestion routière » et « de favoriser l’utilisation du transport collectif » (p. F13), il montre une fois de plus qu’il ignore les connaissances scientifiques sur les facteurs qui influencent la mobilité des passagers.

D’ailleurs, les dépenses en transport en commun ne représentent que le tiers des dépenses pour le réseau routier prévues dans le Plan québécois des infrastructures (PQI). Celui-ci ne prévoit que la réalisation du SRB sur le boulevard Pie-IX à Montréal, tandis que le reste des projets sont à l’étude : prolongement de la ligne jaune du métro de Montréal, implantation d’un mode de transport collectif structurant dans l’est de Montréal et sur le boulevard Taschereau à Longueuil, et des voies réservées sur différentes autoroutes du Québec.

Enfin, plusieurs des mesures proposées par le gouvernement pour protéger l’environnement (12,4M$) et améliorer la gestion des matières résiduelles (6,2M$), bien qu’elles soient pertinentes, ne visent qu’à encourager de bonnes pratiques environnementales. Étant donné l’ampleur des défis climatiques actuels, il aurait été plus avisé de limiter certaines pratiques ou activités nuisibles à l’environnement.

Le gouvernement prétend pour sa part que ces mesures constituent « une étape transitoire avant l’élaboration du prochain plan gouvernemental, qui comprend également une révision de l’approche en matière de lutte contre les changements climatiques. » (p. A.13), puis mentionne le « vaste potentiel d’exportations d’hydroélectricité » du Québec. L’idée est intéressante si l’on mise d’abord sur l’efficacité énergétique et non sur la construction de barrages. Si l’on se fie au budget actuel, on constate que le gouvernement a bel et bien choisi de bonifier divers programmes en lien avec l’efficacité énergétique, mais qu’il n’a pas jugé bon d’étendre cette pratique à ces propres édifices et aux bâtiments publics. Pourtant, le chantier de rénovation et de construction d’écoles aurait entre autres pu constituer une occasion d’utiliser les technologies les plus performantes sur le plan de l’utilisation énergétique et d’ainsi améliorer le bilan du secteur des bâtiments.

En terminant

Notons également que Christian Dubé a mentionné en conférence de presse qu’il comptait « dépoussiérer » la Loi sur l’administration publique de façon à démultiplier les indicateurs de performance. Nous connaissons maintenant pourtant les effets pervers de ce mode de gestion qui n’améliore pas forcément les services à la population, bien au contraire.

Mentionnons enfin que la maigre somme de 105,3M$ est prévue pour des mesures pour soutenir les collectivités, telles que des mesures visant les communautés autochtones, les personnes vulnérables, l’aide au logement et à la rénovation de domicile. En voyant l’ampleur des surplus qui s’accumulent dans les coffres de l’État, on ne peut s’empêcher de penser que le gouvernement aurait pu ici avoir une action beaucoup plus efficace.

 

Dernière version: 21 mars à 19h56

 

Commentaire sur l'article

Yves Legault

Je crois que nous devrions nous débarrasser de l'oligarchie ploutocratique qui nous dicte ce dont nous avons besoin.
Nous n'avons jamais eu besoin de ça!
Un retour à la démocratie serait souhaitable... Une démocratie qui aurait la tirage au sort comme fondation!
Cela aurait comme énorme avantage de rendre le travail des lobbyistes bien plus difficile et, en conséquence, favoriserait les intérêts du peuple.