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Du Grand Prix aux maisons closes: leçons des expériences internationales de décriminalisation du travail du sexe

21 mai 2026

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6min


L’édition 2026 du Grand prix de Formule 1 à Montréal anime de nouveau les débats sur la marchandisation du sexe, et plus particulièrement sur les conditions de travail dans les bars de danseuses et les salons de massage. Cats Montréal, un groupe de défense des droits des travailleuses du sexe, considère que la F1 est d’abord et avant tout un événement profitable aux tenanciers des clubs qui récoltent l’argent des clients en plus des frais imposés aux danseuses. Ses militantes revendiquent un modèle salarial, mais aussi, plus globalement, la décriminalisation complète du travail du sexe afin d’assurer une protection économique, physique et morale des travailleuses et des travailleurs.

Ce texte examine les politiques régissant les échanges économico-sexuels et s’attarde aux effets du modèle décriminalisé de la Nouvelle-Zélande, l’Australie et la Belgique sur la sécurité et la santé des travailleuses et des travailleurs. Ce portrait suggère que des moyens de protection des droits du travail, tels que la syndicalisation, sont essentiels pour éviter que le libre marché reporte les risques économiques sur eux et elles.

Contrecoups du modèle nordique

À travers le monde, il existe trois grands modèles de politiques concernant le travail du sexe : l’abolitionnisme, le néo-abolitionnisme (aussi appelé modèle nordique) et la décriminalisation. Au Canada, c’est le modèle néo-abolitionniste qui prévaut depuis 2014. Dans celui-ci, seules la demande et l’organisation de l’offre de travail sont criminalisées. Ainsi, les clients et les tiers partis sont passibles de peines criminelles, mais rarement les travailleuses du sexe (TDS). Toutefois, les recherches montrent globalement que ce modèle reproduit plusieurs des effets néfastes de la criminalisation complète sur la protection de la sécurité et de la santé des TDS et qu’il ne permet pas réellement d’atteindre ses objectifs de réduction des échanges économico-sexuels.

D’abord, son effet sur l’ampleur de la consommation parait minimal. En effet, en Nouvelle-Zélande, la décriminalisation s’est traduite par une infime augmentation de l’offre (environ 4% en 7 ans). Les données australiennes confirment aussi que la levée des interdictions concernant la consommation marchande de la sexualité n’affecte pas significativement la demande.

Sur le plan de la sécurité, la criminalisation de l’organisation empêche les TDS d’avoir recours à des lieux de travail protégés. Théoriquement, au Canada, elles ne peuvent exercer ni dans des lieux prévus à cet effet ni dans des hôtels ou même dans leur logement. Elles n’ont pas non plus droit à des chauffeurs, des garde du corps ou toute autre forme de support au travail. Si les proxénètes sont théoriquement les principaux visés par cette criminalisation, la loi empêche également les TDS de s’organiser entre elles pour assurer un climat de travail moins abusif.

Quant à la criminalisation des clients, elle suscite des stratégies d’évitement qui limite l’établissement de critères de sélection et incite à l’isolement. Elle instaure ainsi un climat de crainte face aux forces policières dont les services sont évités, même dans le cas d’abus.

Sur le plan de la santé, si le modèle nordique a l’avantage, par rapport à la criminalisation complète, de réduire globalement le taux de refus du préservatif, celui-ci augmente néanmoins lorsqu’il s’agit de TDS au statut migratoire précaire.

Décriminalisation et asymétrie de pouvoir

Les recherches qui ont porté sur la décriminalisation montrent sans équivoque qu’elle « fournit le contexte [propice à] une expérience plus sécuritaire et des environnements de travail plus supportant Â». La légalisation et, parfois, la régularisation des maisons closes permettrait un « contrôle collectif Â» par le biais d’aménagement de mesures de sécurité telle que des caméras de sécurité, du personnel de soutien, des alarmes et d’autres systèmes de surveillance et de réaction rapide. Même si la peur de subir différentes formes de violence reste présente dans ces contextes, il semble que la fréquence des épisodes chute drastiquement.

Les relations avec les corps policiers sont également pacifiées. À ce titre, des sondages montrent que 33,3% des TDS de Melbourne auraient recours à la police en cas de maltraitance contre 8,6% à Vancouver. La libéralisation est également associée directement à une chute des infections transmises sexuellement. Théoriquement, la régularisation permettrait également aux TDS devant payer des impôts de bénéficier de prestations sociales, d’allocations de chômage et d’autres protections découlant du droit du travail.

Néanmoins, la documentation sur les expériences existantes montre certaines limites claires d’une libéralisation qui opère uniquement selon les règles du marché. Comme dans les bars de danseuses actuellement, la plupart des TDS ont le statut d’entrepreneur·e·s indépendant·e·s, malgré qu’ils et elles soient traité·e·s comme des salarié·e·s. Ainsi, elles n’ont peu ou pas de contrôle sur les prix ou sur les horaires de travail, leur employeur se réservant le droit de choisir qui bénéficie des horaires les plus lucratifs, imposant des journées d’entre 8 et 12 heures de travail en moyenne et empêchant la planification des pauses. En Australie, des ententes s’opposent même à ce que les TDS fréquentent d’autres maisons closes ou exercent de manière indépendante. Les responsabilités des opérateurs de maisons closes restent minimales dans un système d’« emploi déguisé Â» qui leur permet d’avoir des travailleuses disponibles à peu de frais. Que ce soit en Nouvelle-Zélande, en Australie ou en Belgique, on observe que l’asymétrie de pouvoir dans les relations de travail se fait au profit des employeurs. En bref, la libéralisation de la sexualité marchande n’est pas une condition suffisante pour garantir les droits du travail déjà existants. Cette conclusion est probablement complexifiée par l’évolution numérique du marché.

Bien que la Formule 1 soit réputée pour accroitre la fréquentation des lieux physiques d’échanges économico-sexuels, cet événement est peu représentatif de la réalité post-pandémique. Les recherches quantitatives les plus récentes effectuées en Belgique montrent en effet une tendance lourde au transfert du travail du sexe vers des lieux privés, moyennant l’usage d’Internet. Les bars de danseuses et les salons de massage sont non seulement des exceptions légales d’autorisation du travail du sexe au Canada, mais ils composent probablement une part de plus en plus infime du marché des services sexuels. Dans le contexte d’invisibilisation accrue du travail du sexe, la décriminalisation et les politiques facilitant la syndicalisation sont à envisager de manière urgente afin de protéger plus adéquatement des personnes qui travaillent sans la protection dont bénéficie le reste de la population.

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