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Politique industrielle | La réhabilitation

30 mars 2026

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5min

  • Guillaume Hébert

Les bouleversements économiques survenus depuis la crise financière de 2008 soulèvent la question de l’intervention de l’État dans l’économie. Face aux dérèglements environnementaux et à la montée des inégalités se pose ainsi la question de savoir quelle politique industrielle est à même de donner l’élan à une transition écologique et au développement d’une économie au service du plus grand nombre – plutôt que de simplement favoriser l’accumulation privée de capital par les entreprises. Dans cette série, l’IRIS se penche sur les tenants et aboutissants des politiques industrielles.


Dans le précédent article, nous avons défini ce qu’est une politique industrielle et nous avons vu que son usage a fortement varié au fil des époques et au XXe siècle en particulier. Après avoir été au centre de l’action des gouvernements après la Deuxième Guerre mondiale, la politique industrielle est reléguée à l’arrière-plan à la suite de la montée en puissance de l’idéologie néolibérale qui préconise une subordination de l’État aux intérêts des grandes entreprises plutôt que l’inverse. Cette approche s’est traduite par un accroissement sans précédent des inégalités de richesse et une économie de moins en moins capable de répondre aux besoins de la collectivité.

Même si la mouvance altermondialiste mettait en garde depuis de nombreuses années contre les effets pervers de la globalisation néolibérale, il a fallu attendre la crise financière de 2008-2009 pour que la légitimité de cette dernière soit sérieusement entachée. Les excès des entreprises financières causés par la déréglementation et la dérégulation des échanges économiques ont mené au quasi-effondrement du système bancaire qui a fait l’objet d’un sauvetage par une intervention des États. De même, l’intensification de la crise environnementale et climatique a mis en évidence les dangers que représente pour le bien-être des populations et l’intégrité des écosystèmes une politique économique subordonnée à un impératif de croissance à court terme.

C’est dans ce contexte de rejet du dogme néolibéral que se voit peu à peu réhabilitée l’idée de politique industrielle.

New Deal vert

Dès 2008, une proposition de « Green New Deal » est publiée par le think tank britannique New Economics Foundation (NEF). La NEF s’inspire du New Deal du président Franklin Delano Roosevelt aux États-Unis dans les années 1930 pour proposer une politique où l’État jouerait un rôle central afin de répondre à la triple crise financière, énergétique et climatique que traversent les sociétés capitalistes.

La proposition est reprise par plusieurs formations politiques dans les années subséquentes et devient l’une des sources d’inspiration du Inflation Reduction Act du président Joe Biden aux États-Unis en 2022, la plus vaste loi visant à lutter contre les changements climatiques dans l’histoire de ce pays. Elle prévoyait initialement l’injection de 400 milliards de dollars américains pour accélérer la transition écologique.

Malgré cela, l’État n’a pas repris les fonctions centrales qu’il occupait à d’autres époques où il pilotait une politique industrielle intégrale. Dans le cas de l’IRA aux États-Unis, l’administration Biden n’a pas envisagé par exemple la nationalisation de certains secteurs de l’économie. Et puisque l’État s’est tout au plus avancé à acquérir des parts dans des entreprises privées, le rôle de ces dernières dans l’orientation de l’activité économique du pays demeure déterminant. On pourrait d’ailleurs tracer un parallèle avec les politiques du gouvernement québécois dans la filière batterie : l’État cherche à soutenir le développement d’un secteur par des investissements, mais il n’assume pas réellement l’orientation de l’économie en faveur de l’intérêt collectif.

Il n’en demeure pas moins que la question de la politique industrielle est de retour à l’ordre du jour et pourrait jouer un rôle croissant dans les prochaines années.

La politique industrielle face aux crises existentielles

En pleine crise écologique, il s’agit carrément d’un passage obligé. Les marchés laissés à eux-mêmes ne parviendront jamais à rendre possible une transition environnementale et énergétique qui permette d’échapper à la destruction des écosystèmes nécessaires à la survie humaine. Une planification démocratique de l’économie apparaît au contraire comme un moyen pour réaliser la transition tout en préservant un idéal de justice sociale, en particulier si cette transition requiert une forme ou une autre de décroissance économique. À cet effet, notons que la politique industrielle chinoise connaît des succès spectaculaires en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais que l’autoritarisme du régime empêche d’y voir un modèle.

Par ailleurs, en pleine crise environnementale, déployer une politique industrielle à notre époque n’est pas synonyme de « politique d’industrialisation ». Il s’agit plutôt pour l’État de coordonner et d’orienter l’activité économique en général et différentes industries en particulier. Ainsi, tout dépendant des impératifs, une politique industrielle pourrait comprendre par exemple une stratégie de désindustrialisation. C’est ce qui devrait se produire dans le cas de l’industrie des énergies fossiles, par exemple.

Malheureusement, la résurgence terrifiante des conflits armés a canalisé les efforts des gouvernements vers le militarisme plutôt que vers une nécessaire transition écologique. Il est frappant de constater que les États débloquent désormais des sommes colossales pour réaliser des investissements militaires alors qu’ils étaient beaucoup plus timorés en ce qui a trait au financement de la transition environnementale. Cependant, dans les deux cas, les gouvernements se sont limités pour l’instant à soutenir financièrement l’industrie privée plutôt que d’eux-mêmes prendre en charge les forces productives.

Notons enfin que l’un des symptômes les plus évocateurs de l’avènement d’un nouvel ordre économique global plus favorable à l’action étatique est la remise en question du libre-échange et la réhabilitation du protectionnisme sous l’impulsion des mouvances nationalistes contemporaines, à commencer par celle de l’administration de Donald Trump à la Maison-Blanche. Si le président étasunien a recours aux tarifs de manière autoritaire et en vertu de justifications bien souvent farfelues, l’outil comme tel peut être tout à fait pertinent pour créer des conditions favorables au développement de certaines entreprises ou certaines industries. Imposer des tarifs douaniers à l’importation de certains biens pourrait par exemple faire partie d’une politique industrielle visant à réduire l’empreinte environnementale des biens consommés au pays.

Tout semble indiquer que notre époque brouillée ouvre une nouvelle ère économique où l’État joue un rôle différent de celui dont il a hérité à la suite du virage néolibéral des années 1980. Reste à déterminer désormais si ce rôle plus central servira des politiques autoritaires, répressives et chauvines ou s’il permettra d’évoluer vers des sociétés plus solidaires, démocratiques et respectueuses des écosystèmes.

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