Le leadership féminin caribéen : un rempart face à l’ère Trump
6 mars 2026
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Prononcée pour la première fois lors de son discours d’investiture le 20 janvier 2017, l’expression « America First » annonce la vision nationaliste et protectionniste voulue par le président étasunien Donald Trump. Son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025 renforce cette volonté de défendre les intérêts américains tant sur le plan politique, économique ou encore commercial. On assiste depuis au recul du multilatéralisme avec une vision hostile des petits États ou de ceux défendant des idées socialistes. C’est ce qui a d’ailleurs conduit à l’intervention surprise de l’armée américaine le 3 janvier 2026 avec la capture de Nicolás Maduro, ancien président du Venezuela dont les rapports avec les États-Unis étaient particulièrement hostiles.
Les stratégies adoptées par Washington – position de force et agressivité – se fondent sur une vision tant nationaliste que masculiniste et autoritaire du pouvoir. Une vision contraire à celle portée par les chef·fe·s d’État caribéen·ne·s dont les territoires restent relativement vulnérables (notamment d’un point de vue géostratégique) et fortement dépendants envers les importations, en plus de faire face à des défis climatiques et des fragilités sociales. Face à la politique de force menée par Donald Trump, des dirigeantes politiques caribéennes mettent de l’avant une vision alternative du leadership : plus inclusif, multilatéral et ancré dans les réalités sociales de leur pays.
Les Caraïbes dans la ligne de mire de Trump
Les récentes décisions du président américain d’imposer des tarifs douaniers à plusieurs pays remettent en cause des préférences commerciales négociées auparavant. Ce changement brutal a des conséquences singulières sur les exportations caribéennes – axées sur le sucre, le rhum ou encore les produits manufacturés – et entraîne de surcroît une pression sur les économies et les flux financiers. À cela s’ajoutent les politiques migratoires agressives décidées par le gouvernement américain menant à des expulsions massives vers Haïti, Cuba, la République dominicaine ou encore la Jamaïque. Ces expulsions remettent en cause les droits des diasporas caribéennes sur le sol américain – diasporas composées en grande partie de femmes. Il convient également de souligner les enjeux environnementaux, alors que le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris et la réduction de l’aide climatique internationale ont des conséquences sur les territoires caribéens, grandement exposés aux affres de la nature.
Un leadership masculin dominant en crise
La pression de Trump et sa politique agressive sur les États caribéens mettent en évidence les faiblesses du machisme politique qui a cours dans la région. Héritage structurel du colonialisme et des hiérarchies de genre qu’il a importées au sein des institutions politiques, les femmes sont sous-représentées dans les hautes fonctions sociales. Pourtant, les sociétés caribéennes sont dites matriarcales, c’est-à-dire que les femmes jouent un rôle clé dans le fonctionnement de la famille. Ce faisant, le machisme politique notamment valorisé par Trump nous invite à penser dès maintenant à des modèles de gouvernance alternatifs pour la région caraïbe. Le leadership féminin caribéen s’inscrit dans cette mouvance pour plusieurs raisons.
Le leadership féminin caribéen : inclusif, multilatéral et ancré dans les réalités sociales
Possédant un rapport différent au multilatéralisme et à la diplomatie, le leadership féminin caribéen s’oppose définitivement au bilatéralisme trumpien. Il facilite les alliances, les dialogues et les coalitions notamment entre les organisations régionales, internationales et supranationales puis en misant sur des échanges constants entre le Nord et le Sud global. Une attention est portée aux enjeux liés à la santé, à l’éducation, à la protection sociale et à l’inclusion des questions de genre dans les politiques publiques, adoptant ainsi une approche plus humaine des problèmes sociaux. La résilience devient ainsi le paradigme politique à adopter : il s’agit de puiser dans la culture caribéenne de la résistance (face au colonialisme, à l’esclavage) tout en faisant de la vulnérabilité une force diplomatique. Ce leadership au féminin porte de plus la marque de la créolité en ce sens qu’il incarne l’hybridité, l’adaptation et l’innovation.
Mia Mottley offre un exemple de cette approche. Première ministre de la Barbade depuis 2018, elle est devenue une porte-parole pour la Caraïbe et même le Sud global en faveur de la justice climatique face au désengagement américain. Ses prises de position témoignent d’un refus de la vassalisation du gouvernement Trump et d’une volonté de promouvoir le renouveau du multilatéralisme. Quant à Carla Barnett, première femme à occuper le poste de Secrétaire générale de la CARICOM, elle joue un rôle central dans la coordination régionale face aux crises multiples qui traversent la Caraïbe.
L’exemple caribéen nous démontre qu’il existe bien des défis à relever pour que s’implante durablement un leadership féminin, comme la présence d’un plafond de verre institutionnel, mais aussi le risque d’une diversité de façade (tokenism) qui peut prendre la forme de quotas ou de lois sur la parité. Toutefois, il offre une vision alternative face au machisme politique avec notamment la valorisation et la reconnaissance des féministes caribéennes, des militantes climatiques ou encore d’intellectuelles sur la scène internationale. Par sa dimension intersectionnelle (genre, race, classe, environnement), le féminisme caribéen est en somme plus qu’essentiel puisqu’il permet, sur le long terme, de valoriser un modèle de gouvernance mondiale plus juste, plus durable et plus humain.