Si l’amour est aveugle, votre portefeuille l’est-il?

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L’amour et l’argent, ou l’argent en amour, un thème qu’on tente tant bien que mal d’éviter, une sorte de tabou qui représente une des principales causes de conflits au sein des couples. Pourtant, tôt ou tard, on devra bien en parler, parce qu’après tout être en couple, ça veut souvent dire vivre ensemble, partager des lieux, des biens et des services, et donc déterminer comment chacun·e contribuera.

À ce sujet, Hélène Belleau, sociologue et professeure à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), et Delphine Lobet, docteure en sociologie et diplômée en gestion, ont publié un ouvrage, L’amour et l’argent - Guide de survie en 60 questions (publié chez Remue-Ménage), tout aussi intéressant que pertinent. Leur livre démystifie la question de l’argent (et du temps) au sein des couples.

Bien qu’affublé du titre de « guide », cet ouvrage dépasse ce rôle en proposant une réflexion large. Sa structure permet une lecture ciblée pour celles et ceux qui souhaitent, par exemple, en apprendre davantage sur la gestion des dépenses pour le cas particulier d’une famille reconstituée. Personnellement, je n’avais aucune interrogation particulière, seulement la curiosité d’une chercheure ayant auparavant travaillé sur la question de la répartition des tâches domestiques et du revenu au sein des couples. La beauté du livre, c’est qu’il est tout aussi intéressant et compréhensible qu’on soit initié ou étranger au sujet.

Le guide démystifie la question des finances en couple en ne laissant rien au hasard et en dressant un portrait de la situation québécoise à l’aide de plusieurs enquêtes statistiques réalisées dans le cadre de l’ouvrage. Je m’attarderai dans ce billet aux éléments qui ont le plus retenu mon attention.

Mise en commun des revenus ou partage des dépenses


Les auteures identifient deux grandes logiques de gestion dans le couple. D’un côté, la mise en commun des revenus représente une situation où chaque membre du couple joint, en totalité ou partiellement, son revenu à celui de l’autre. De ce pot commun, le couple paie toutes les dépenses, qu’elles soient personnelles ou communes.

Ce mode de gestion a le mérite d’être simple et de considérer le temps passé (… souvent par les femmes dans les couples hétérosexuels) à accomplir du travail non rémunéré. De plus, il permet de compenser, à plus long terme, l’effet sur la retraite que peut engendrer le choix de passer plus de temps à s’occuper des enfants, et ce, en la collectivisant. Par contre, même une fois mis en commun, l’argent n’est pas nécessairement dépensé avec le même sentiment de légitimité selon le niveau de contribution de chacun·e.

La logique du partage des dépenses est un mode de gestion dans lequel le couple détermine la proportion des dépenses communes que chacun·e paie. Le premier obstacle : qu’est-ce qu’une dépense commune? S’accorder peut être plus laborieux qu’on ne pourrait le penser.

Deuxième obstacle : partage égal ou équitable? Le partage des dépenses a l’avantage de laisser aux membres du couple leur indépendance. D’un côté, le partage 50-50 peut sembler équitable mais renforcer les inégalités si l’un ou l’une (… statistiquement la femme dans les couples hétérosexuels) gagne beaucoup moins que l’autre. Dans ce cas, le partage au prorata des revenus sera plus équitable, mais peut tout de même se traduire en une situation d’endettement pour le plus faible revenu puisque la propension à dépenser de l’autre sera potentiellement plus grande.

Le mode qui, en plus de préserver l’indépendance des conjoint·e·s, a l’avantage d’être équitable et de ne pas mettre en péril la santé financière du plus faible revenu est le prorata après ponction d’un revenu personnel de base.

Dans cette méthode, on détermine un revenu de base nécessaire pour couvrir les dépenses personnelles. (Devrait-on augmenter celui de la femme dans un couple hétérosexuel pour tenir compte de la taxe rose?) On soustrait ensuite ce montant des deux revenus. On calcule finalement la proportion du revenu restant de chacun·e par rapport à la somme de ces deux revenus amputés :

 

Revenu restant 1 = Revenu total 1 – Revenu de base

Revenu restant 2 = Revenu total 2 – Revenu de base

Proportion 1 = Revenu restant 1 / (Revenu restant 1 + Revenu restant 2)

Proportion 2 = Revenu restant 2 / (Revenu restant 1 + Revenu restant 2)

 

Ces proportions sont utilisées pour déterminer la charge des dépenses communes dont chacun·e s’acquittera.

 

Des choix ayant des conséquences à long terme

 

Les auteures soulèvent plusieurs aspects intéressants de la gestion des finances au sein du couple qui affectent de manière différenciée chacun des membre à plus long terme. Même si on croit fermement au début d’une relation qu’elle durera toujours, force est d’admettre qu’il y a une chance sur deux qu’il y ait séparation. Dans cette éventualité, les auteures notent l’importance du type d’union dans laquelle on s’était engagé ainsi que les clauses selon lesquels les dépenses ont été engagées. En effet, ces éléments peuvent avoir un impact significatif sur la santé financière post-conjugale.

Dans certains couples, l’une des deux personnes fait les achats de biens périssables alors que l’autre se chargera des dépenses durables. Souvent, c’est parce que la seconde a un revenu plus élevé et moins « volatile », et donc un meilleur crédit. Elle met donc la main sur des actifs. Pendant ce temps, l’autre risque d’avoir un revenu plus faible. C’est le cas notamment des femmes qui, dans les couples hétérosexuels, prennent souvent en charge les responsabilités familiales nécessitant un horaire plus léger et flexible.

Si le mariage s’est produit tardivement, si aucun contrat de vie commune n’a été signé ou si, dans le cas d’une union libre, un seul nom figure sur la facture de ces biens durables, et que par-dessus tout, la personne qui porte ce nom est « malhonnête », l’un·e pourrait se retrouver avec une voiture, une maison, etc. tandis que l’autre n’aura que des sacs d’épicerie vides!

Et les mères…

Les conséquences financières d’être en couple ne sont pas toujours positives, surtout pour les mères qui paient plus souvent qu’autrement la « taxe à la recomposition ». En effet, l’État taxe selon le revenu individuel, mais redistribue selon les revenus du couple. Il fait donc l’hypothèse que des économies d’échelle sont générées par la formation du couple et que les deux conjoint·e·s partagent équitablement les dépenses. Ainsi, la mère monoparentale aura beaucoup à perdre du côté des transferts si elle aménage avec sa nouvelle tendre moitié, mais partagera-t-elle les dépenses relatives au soin des enfants avec elle…? Laissez-moi en douter.

Que ce soit par curiosité pour l’avenir ou bien pour comprendre l’impact de ses décisions passées, cette lecture permet de déconstruire certains mythes (mariage et patrimoine familial, l’obligation légale de se déclarer comme conjoints de fait) et d’alimenter la réflexion concernant la gestion conjugale des revenus. Finalement, il ouvre la porte à des questionnements plus larges par rapport à l’impact différencié sur les femmes et les hommes qu’à la façon dont l’État impose et redistribue les revenus dans le contexte d’un couple.

cathy versini