Pourquoi il ne faut pas se fier aux chiffres sur l’emploi que vous lisez dans les médias

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Pendant cette campagne électorale qui s’amorce le mot « emploi » prend beaucoup de place. D’abord on nous parle du chômage et du bilan du Parti québécois en matière de création d’emplois. Le débat a commencé avant la campagne, mais prend une nouvelle ampleur depuis. Je vais tenter de montrer ici à quel point on ne comprend à peu près rien des chiffres sur l’emploi dans les médias et comment cette mauvaise compréhension nuit au débat public.

Le Québec aurait perdu 26 000 emplois en février, la nouvelle est tombée comme une bombe ébréchant au passage le bilan de Mme Marois. On connaît la chanson, l’opposition accuse et le gouvernement minimise. Devant ces désaccords sur l’emploi qui durent depuis des mois, la première question qu’on peut se poser est : les données sur lesquelles se fonde la discussion sont-elles fiables?

Les données qui sont publiées mensuellement sur le taux de chômage proviennent d’une enquête de Statistique Canada qui s’appelle l’Enquête sur la population active (EPA). Quand Statistique Canada utilise le mot enquête il veut dire, en gros, un sondage. Pour le Québec, il fait remplir son questionnaire à environ 20 000 personnes. En fonction des réponses il fait des extrapolations sur la création d’emploi pour l’ensemble de la province. C’est là un procédé tout à fait normal et défendable, mais ça reste un sondage, donc une évaluation de la réalité, avec des marges d’erreur et des anomalies.

Le problème, c’est que Statistique Canada a accès à d’autres chiffres sur l’emploi à travers ce qu’il appelle Emploi et rémunération hebdomadaire moyenne incluant surtemps (EERH). Ces données lui viennent de l’ensemble des entreprises et portent sur leur situation actuelle d’embauche. Ça ressemble donc plus à un recensement et ça donne l’heure juste sur la situation de l’emploi au Québec. Ces données ne sont pas parfaites, mais elles sont beaucoup plus fiables. Leur gros problème : les données sont publiées trois mois plus tard que celles de l’EPA.

Regardons les divergences entre ces deux séries de données de l’assermentation du gouvernement Marois à aujourd’hui. Comme les données n’observent pas les mêmes quantités, ce graphique utilise une base 100, c’est à dire qu’octobre 2012 est considéré comme un point de départ et on évalue ensuite les fluctuations à partir de ce point.

Graphique 1 : Comparaisons des données de l’EPA et de l’EERH (Québec, octobre 2012 à décembre 2013)


Graphique1 STP

Sources : Statistiques Canada, CANSIM, tableaux 281-0063 et 282-0087

Prenons quelques points précis pour nous amuser. Juin 2013, par exemple, l’EPA et les médias en cœur nous annoncent une hausse de l’emploi au Québec, alors que dans les faits l’emploi diminuait. De septembre à novembre 2013, l’EPA annonce une importante création d’emplois puis une baisse en décembre, alors que pendant cette période l’emploi au Québec était plutôt en stagnation, voire en légère baisse. Comme le souligne l’excellent blogue de Jeanne Émard – une référence pour comprendre les données sur l’emploi – la situation de l’emploi au Québec ne correspond pas à l’embellie mise de l’avant par le PQ, ni à la catastrophe libérale, mais bien à une stagnation qui est plutôt symbole de la morosité économique actuelle.

C’est là que la réalité socio-économique se mélange à la réalité médiatique : les médias préfèrent utiliser des données moins fiables, mais plus récentes que de faire état de données plus près de la réalité, mais en retard. Ainsi, on se farcit débats, accusations, pétage de bretelles et psychodrame dans l’espace public, alors que ce dont on parle n’a, parfois, rien à voir avec la réalité. Il est peut-être temps de changer nos habitudes quant aux chiffres sur l’emploi et de mettre fin à la publication exaltée des données de l’EPA à chaque mois dans les médias. Gérald Fillion, dans ce billet, montre un exemple intéressant en restant, certes, avec les données de l’EPA mais en les observant sur une plus longue période. Bref, il y a beaucoup de chemin à faire avant d’avoir un débat raisonné sur l’emploi.