Poissons gluants et malabars

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goldfish_frontviewUn ami m’a déjà dit que Michel Foucault – sur qui il faisait sa thèse – est comme un poisson gluant. Quand on pense l’avoir attrapé, il nous glisse des mains. Cette métaphore illustre bien comment je me sens devant plusieurs concepts économiques. Cette science qui se prétend impitoyablement froide repose en fait sur quelques idées étonnamment fuyantes.

La première fois que j’ai été frappé par ce constat, c’est en me penchant sur le concept de productivité pour un billet sur ce blogue. En apparence, l’idée est à la fois solide et vitale au processus économique. Elle est l’ennemie du gaspillage. Or, comment peut-on aimer le gaspillage? Surtout à l’époque des 3R-V. On veut faire le plus possible dans le moins de temps de travail possible. C’est logique, mais pas si simple que ça à calculer. À l’époque, je rappelais qu’on procède en général de façon simpliste pour calculer la productivité. On compte l’argent produit par un secteur et on le divise par le nombre d’heures travaillées dans ce secteur. Un secteur est productif s’il génère beaucoup d'argent avec peu d’efforts. Viennent alors à l’esprit la mafia et la spéculation financière et l’avenir promet d’être radieux. Plus sérieusement, le voile de la monnaie obscurcit tellement la question de la productivité, on se demande si elle finit par vouloir dire véritablement quelque chose.


  • Hausse des ventes grâce au marketing? Gain de productivité.

  • Hausse du prix grâce à une entente avec les concurrents? Gain de productivité.

  • Profits sur les marchés financiers? Gain de productivité.

  • Travailleurs et travailleuses qui font du surmenage pour combler les postes de collègues mis à pied? Gain de productivité.

  • Employé.e en congé de maladie payé par le chômage non remplacé? Gain de productivité.

  • Ça veut dire quoi, au final, les chiffres qu’on met à côté de la productivité? On ne le sait plus trop bien.


Mon collègue Mathieu Dufour a décidé de pousser plus loin la réflexion de l’IRIS sur la productivité en s’attaquant au mythe du Québec improductif. Il a fait la démonstration que le problème de la productivité au Québec, c’est d’abord qu’elle ne bénéficie pas aux gens qui travaillent. Ensuite, il a montré que lorsqu'on prend le temps de se pencher sur la productivité des différents secteurs du Québec, nous sommes légèrement plus productifs que l’Ontario. Donc, non seulement la productivité est un poisson gluant, mais la plupart de ceux qui veulent l’attraper ne savent pas pêcher.

Même si elle est fuyante et mal comprise, la productivité est souvent l’excuse toute prête pour justifier les mesures les plus diverses. Ici, on coupera des postes ou des salaires en prétendant stimuler la productivité (c’est sûr qu’en coupant des employé.e.s, le nombre d’heures travaillées risque de diminuer). Mais on peut aussi justifier des bonis à la performance ou des réorientations d’entreprises grâce à la productivité, elle est bonne pour tout. Cependant, en général, on l’utilise pour justifier des attitudes de malabars qui préfèrent leur profit à la survie des autres. Combien de dirigeants de sociétés d’État et d’organismes publics seront forcés d’agir précisément ainsi suite aux demandes de « gain de productivité » équivalant à 2% de leur masse, mises de l’avant dans le plus récent budget? Probablement plusieurs.

La faune marine visqueuse de l’économie contient cependant plus d’une espèce. Le concept d’innovation, par exemple, patauge lui aussi en eaux poisseuses. Tout le monde veut innover, surtout depuis que papi Schumpeter les adjoint de favoriser la destruction créatrice. Plus récemment, cette thèse a été reprise par Clayton Christensen avec sa très populaire thèse de la rupture technologique (disruptive innovation) dont le New Yorker publiait une fort intéressante critique rédigée par Jill Lepore. Tout le monde cherche l’innovation qui serait la source de tous les bienfaits. Les gouvernements mettent en place des politiques d’innovation, les grandes entreprises créent des directions de l’innovation, mais pour faire quoi?

Le texte de Lepore répond en partie à la question. Souvent, pour donner l’occasion à des « théoriciens du management » - qui sont à la théorie ce que Jean-Marc Chaput est à la psychologie – de dire aux entrepreneurs : « n’ayez aucun remords, fermez les entreprises, congédiez, n’ayez aucune conscience ou loyauté, ayez pour seule maitresse l’innovation ». On ne sait pas trop bien ce qu’elle est, mais elle vous permet certainement de ne prendre aucune responsabilité face aux autres au nom du profit à venir. Bref, soyez des malabars, nos poissons gluants vous aideront à vous justifier.