Pétante de santé, la classe moyenne?

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Une étude publiée il y a un peu plus d'une semaine par François Delorme, Suzie St-Cerny et Luc Godbout de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke soutient que la classe moyenne québécoise n’est pas en train de s’éroder, contrairement à une opinion largement répandue. Ces résultats, qui expriment une stabilité de la part des ménages québécois dont le revenu se situe entre 75% et 150% du revenu médian ajusté (la définition choisie par les auteurs pour désigner la classe moyenne) apparaissent d’abord comme une annonce positive. Malgré les obstacles, la classe moyenne québécoise résisterait à travers le temps. Faut-il y voir une nouvelle rassurante dans une époque marquée par l’accroissement des inégalités économiques?

 

Pas tout-à-fait. Ce que l’étude permet de conclure, c’est que les revenus tels que distribués par le marché sont en fait de plus en plus inégalitaires, comparativement à la situation qui prévalait en 1976. Selon l’étude, en 2010, 29,4% des ménages se retrouvent dans la classe moyenne, si l’on considère leurs revenus de marché (avant taxes et impôts). En 1976, cette proportion s’élevait à 36,8%. Dans un premier temps, ce constat implique que l’érosion de la classe moyenne est bien réelle et qu’elle a des causes dans les sources de revenu, c’est-à-dire les revenus tirés du marché du travail. Dans un deuxième temps, ces causes d’inégalités à la source sont compensées par les mécanismes de redistribution des institutions du modèle québécois, qui connaît d’ailleurs en cette matière plus de succès que ses équivalents dans le reste du Canada. En somme, l’étude montre surtout que sans l’intervention de l’État, le portrait serait dramatiquement différent.

Par ailleurs, les auteur.e.s reconnaissent que plusieurs dimensions de la situation économique de la classe moyenne n’ont pas été abordées dans le cadre de leur étude.

D’abord, les heures travaillées nécessaires pour gagner l’équivalent du revenu médian au Québec ont considérablement augmenté. L’IRIS a montré que, déjà en 2006, les familles de la classe moyenne québécoise travaillaient entre 10% et 15% de plus qu’en 1976, souvent pour un revenu inférieur. En effet, l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail pendant cette période fait qu’au sein d’un même ménage, tous les adultes travaillent désormais. Ce temps de travail supplémentaire a cependant seulement permis le maintien d’une qualité de vie semblable à celle qu’un seul salaire permettait il y a 35 ans. Pendant ce temps, les 10% les plus riches de la population ont accru leurs gains annuels tout en travaillant un moins grand nombre d’heure.

On a pu lire dans des médias que, selon les auteur.e.s de l’étude, le revenu médian des ménages, si on le module en fonction de leur taille, a augmenté. Il serait intéressant d’étudier davantage cette donnée, qui n’est pas présentée dans l’étude. Il faut par ailleurs mentionner que la hausse du revenu médian des ménages à hauteur de 35%, présentée dans l’étude, se situe bien en deçà de la croissance économique, évaluée à 117% au cours de la même période.

L’IRIS a démontré, par ailleurs, que cette croissance de revenu devient invisible quand on se concentre sur les contribuables plutôt que sur les ménages. En fait, tout porte à croire que la croissance économique a été accaparée par une toute petite part de la population, concentrée au sommet de l’échelle des revenus.

Les facettes de la classe moyennes sur lesquelles ne s’est pas penchées cette étude sont donc déterminantes. Elles présentent un bilan bien moins enthousiasmant de la situation économique des classes moyennes que celui qui est mis de l’avant dans la couverture médiatique de l’étude. Ainsi, non seulement les ménages associés à la classe moyenne travaillent beaucoup plus pour obtenir le même revenu qu’il y a cinquante ans, mais ils s’endettent comme jamais pour maintenir leur niveau de vie. Au cours de la période étudiée par les auteur-e-s, l’endettement des ménages québécois a d’ailleurs plus que triplé, passant de 40% à presque 140% du revenu annuel.

En tarifant de plus en plus ses services (indexation des frais de scolarité, hausse des tarifs de garderie) le gouvernement ajoute en outre une nouvelle pression sur la classe moyenne. Cette pression augmentera encore si le gouvernement hausse les taxes à la consommation, comme le proposent ailleurs Luc Godbout et Suzie St-Cerny.

Certes, la taille d’une certaine classe moyenne semble se maintenir au Québec. Cela ne signifie pas pour autant que la classe moyenne se porte bien. Cette partie de la population est l’objet de différentes pressions financières et subit les modifications du marché du travail. Son visage se modifie. En fin de comptes, il faut se rappeler que le phénomène économique majeur des trente dernières années, au Québec et ailleurs en Amérique du Nord, est l’augmentation toujours plus grande des inégalités.