Le centre et ses impasses contre l’envie de rupture

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Depuis l’élection étatsunienne de novembre dernier, comme plusieurs j’imagine, je ne cesse de ressasser certaines réflexions. Quelques jours avant Noël, mon collègue Guillaume Hébert s’est commis dans un texte critique à l’endroit des élites politiques, dénonçant leur responsabilité dans la montée des mouvements d’extrême droite. Je ne reprendrai pas dans ce billet son analyse, mais le texte de mon collègue m’a donné l’occasion de mettre un peu d’ordre dans ma tête. 

 

Pour penser la responsabilité des élites à l’égard du retour en force d’une droite autoritaire et xénophobe, posons un regard sur la position hégémonique du centre en politique. La capacité des partis centristes à monopoliser le débat et à prendre toute la place, notamment en dénigrant tout ce qui s’en éloigne comme étant un vil populisme, a rejeté dans les marges tout désir de changement en profondeur.

Mais ces partis sont eux-mêmes incapables de mettre de l’avant la moindre réforme sérieuse ou de remettre en question la mondialisation, le libre-échange et les privilèges du 1 %. Il ne reste alors aux partis d’extrême droite qu’à capter le mécontentement et à lui donner les formes tordues de la haine et du ressentiment. Ils peuvent ainsi se présenter comme les seuls défenseurs du « vrai monde », nouvelle manière de désigner la classe moyenne blanche qui vit un lent mais inexorable déclin.

Le centre comme cul-de-sac

En ce début d’année, il me semble intéressant de réfléchir aux blocages que perpétue la mainmise centriste sur la pratique effective du pouvoir. Clarifions d’entrée de jeu que, lorsque je parle du centre, je ne parle pas seulement des partis qui se revendiquent explicitement de cette position politique, mais de tous les partis qui se rejoignent dans la défense de l’ordre établi. Un parti peut donc être de centre-gauche, vaguement social-démocrate, adepte d’un libéralisme social ou encore faire ouvertement la promotion de positions en faveur du monde des affaires. Le centre est assez large aujourd’hui pour accueillir tout ce beau monde et attirer des acteurs politiques variés dans son impasse.           

Avançons trois éléments d’analyse :

1.     Les dernières années d’administration par le centre nous ont réservé de petites surprises, des anomalies. Contrairement à l’habitude des politicien·ne·s centristes, Barack Obama aux États-Unis et maintenant Justin Trudeau au Canada ont accédé au pouvoir en suscitant attentes et espoirs. Il s’agit toutefois davantage d’une exception que de la règle. La vaste majorité des politiques et des partis centristes sont à l’exact opposé de l’espoir.

Il y a ainsi les Obama et les Trudeau de ce monde, qui carburent aux grands principes afin de se faire élire pour ensuite se conforter dans la gestion du statu quo. Néanmoins, la majorité du centre est plus à l’image de Jean-François Lisée ou de François Hollande, de Philippe Couillard ou de Hillary Clinton : elle ne vise pas à instrumentaliser l’espérance à des fins électorales, mais à la dissoudre complètement au nom d’une pragmatique maîtrise des rouages de l’État. Le centre n’est que de manière exceptionnelle habité d’un sentiment plus grand que la simple gestion des affaires courantes.

Cette déficience renforce la responsabilité des politiques centristes dans la montée de l’extrême droite. En effet, à force de proclamer la fin de l’histoire et de décrire tout projet de gauche comme étant irréaliste (sans jamais rappeler que cet irréalisme n’est que le jugement posé par les classes dominantes sur un tel projet), le centre a laissé l’initiative de la contestation aux différents partis de l’extrême droite. Si ceux-ci se présentent aujourd’hui comme les seuls capables de remettre en question l’ordre établi, c’est beaucoup parce que les options de contestation de la gauche démocratique ont été ardemment combattues au nom de la seule réalité possible, celle de la mondialisation et du marché.

En gros, on a dénigré pendant 40 ans toutes propositions, idées, réformes, aussi mineures soient-elles. Pourquoi se surprend-on aujourd’hui que l’extrême droite récolte du côté de l’opposition au système néolibéral? Ce système a démontré à maintes reprises qu’il était imperméable à toute remise en cause. On a à ce point oublié ce qu’est une réelle contestation du statu quo qu’un milliardaire a pu, lors de la dernière saison électorale, se présenter le plus sérieusement du monde comme un candidat anti-establishment.  
 

2.     Peut-être au fond que la dénomination même de centre politique pose problème. Aujourd’hui, à gauche, que faisons-nous de plus que de mettre de l’avant des propositions politiques centristes ou qui dépendent de la stabilité du système pour se réaliser? À force de se faire traiter de rêveurs ou de rêveuses, nous avons développé l’habitude malsaine de vouloir justifier nos positions selon le cadre même du système économique que l’on veut critiquer.

Les projets se présentant comme de gauche, le plus souvent, ne font que reproduire les mêmes orientations qu’ils disent vouloir dépasser. Bernie Sanders pouvait bien s’en prendre au 1 %, mais ses propositions concrètes dépendaient toujours de la reproduction du statu quo. Même chose chez nous. Québec solidaire a raison de dénoncer les inégalités et les dérives du capitalisme. Toutefois, tant que sa proposition politique ne reposera que sur une plus grande captation fiscale du produit social, ce parti restera dépendant de la reconduction des structures actuelles de l’économie pour que son programme puisse se réaliser.

Bref, si on élargit notre conception du centre à l’intériorisation de la pression politique à reproduire le statu quo, il ne reste aujourd’hui que l’extrême droite pour représenter l’option de rupture. Disons que la mue keynésienne de la gauche commence définitivement à peser lourd. 

 

3.     Posons une hypothèse comme complément à ce dernier point. Et si ce qui parvenait à véritablement détacher les partis de gauche de leur marasme centriste était de se construire comme des véhicules politiques de mouvements qui les débordent? C’est le projet, si je comprends bien la situation, de Podemos en Espagne. À certains égards, c’est aussi ce qu’a tenté la campagne de Sanders.

Nous ne saurons jamais comment le « mouvement » de celui qu’on appelle affectueusement Bernie aurait pu lui fournir un quelconque appui après la conquête du pouvoir. Parce que le défi est là. Conquérir le pouvoir, c’est bien. Il faut néanmoins ensuite qu’un gouvernement de gauche soit en mesure de s’appuyer sur des franges mobilisées de la population pour résister aux tentatives de déstabilisation qui proviendront des élites.

Sur ce point, il faut reconnaître que l’extrême droite a une longueur d’avance. D’abord, pour une raison évidente. Si un gouvernement de gauche devra faire face à des opérations de déstabilisation, l’extrême droite peut, elle, compter le plus souvent sur un silence complice de ceux qu’elle remplace. Mais aussi, et ce constat peut être difficile à accepter à gauche, parce que c’est elle (l’extrême droite) qui, en ce jeune 21e siècle, parvient à mobiliser.

Pour 2017, je souhaite que l’on commence à réfléchir sérieusement à l’avenir de notre société. Le centre néolibéral ne peut pas servir de rempart contre l’extrême droite, la gauche domestiquée non plus. Le défi maintenant est de pouvoir offrir une réponse politique qui prenne la mesure de l’envie de rupture qui habite notre époque.

Pierre Madden

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