Comprendre le conflit de travail en construction

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Ces jours-ci, les bulletins de circulation sont simplifiés par les chantiers désertés des grévistes du secteur de la construction. Voilà probablement la seule bonne nouvelle quand on parle du présent conflit de travail. Les parties impliquées tiennent des positions peu surprenantes : les patrons veulent plus de flexibilité et les ouvriers et ouvrières demandent de meilleurs salaires. Pendant ce temps, les négociations font du surplace et l’État brandit l’épée de Damoclès d’une loi spéciale. Que tirer de ce mauvais roman-savon qu’on a l’impression de déjà connaître puisqu’on l’a vécu il y a à peine 4 ans

Eh oui. En 2013, les quatre secteurs de la construction (résidentiel, institutionnel-commercial, voierie et industriel) sont entrés solidairement en grève. Deux semaines plus tard, le gouvernement de Pauline Marois adopte une loi spéciale et c’est le retour au travail pour tout le monde. Quatre ans plus tard, la convention collective signée est échue et on retourne en grève. L’histoire récente pourrait donner l’impression que le secteur de la construction a la couenne sensible et que ses demandes sont exigeantes, mais il faut remonter à 1986 pour se retrouver dans la même situation. Bref, le Québec a vécu pendant près de 30 ans sans qu’il y ait de conflit de travail majeur de ce côté. Alors pourquoi deux conflits de travail deux conventions collectives de suite? La raison est relativement simple : les regroupements patronaux sont revenus à la charge avec exactement les mêmes demandes que la dernière fois, les mêmes demandes que les travailleurs et travailleuses de la construction avaient trouvé assez scandaleuses pour entrer en grève la dernière fois.

Il est facile de connaître les demandes de l’Alliance syndicale (les cinq syndicats qui représentent les travailleurs et travailleuses se rassemblent le temps des négociations). En gros, ils s’opposent aux demandes des entrepreneurs. Cela dit, si on ne se fiait qu’à ces derniers, nous aurions bien peu d’informations sur le conflit. En effet, si on va sur le site de l’Association des constructeurs du Québec (le regroupement des entrepreneurs des secteurs industriel et institutionnel-commercial) consacré aux négociations, on voit tout en haut de la page, en grosses lettres « Une entente NÉGOCIÉE est toujours possible! » et juste en dessous, le sous-titre « Les demandes patronales sont raisonnables et méritent d’être discutées ». Toutefois, bonne chance pour trouver ces demandes ! Mêmes les grandes lignes sont absentes du site. Ce qu’on y trouve, ce sont des critiques sur la difficulté à négocier avec les syndicats et la mauvaise foi qu’on leur prête. En fouillant un peu, on tombe sur un tableau de bord sur les négociations. On sait alors qu’ils souhaitent parler d’heures supplémentaires, de mobilité de la main d’œuvre ou d’indemnités pour intempéries, mais rien sur les changements qu’ils espèrent obtenir.

Alors, pourquoi les deux parties n’arrivent-elles pas à s’entendre ? D’un côté, il y a les demandes salariales. Alors que les syndiqué·e·s demandent une augmentation salariale identique à la moyenne de ce qui a été offert dans le secteur privé québécois, les entrepreneurs proposent plutôt une hausse... sous l’inflation.

Mais ce qui bloque le plus, ce sont les demandes normatives, donc ce qui touche les conditions de travail. Dans le secteur de la construction comme ailleurs, les priorités et les valeurs des travailleurs et travailleuses changent. Il y a plus de femmes, mais également plus de pères avec de jeunes enfants qui désirent s’impliquer dans leur vie familiale. Pour plusieurs, travailleuses ET travailleurs, cela veut parfois dire avoir la garde exclusive de leurs enfants, et donc devoir gérer seul·e la garderie, l’école, les repas, le coucher, etc. Et même quand on a un co-parent, les responsabilités se partagent. Comment y arriver quand son horaire est variable, change tous les jours, parfois à seulement 24h d’avis comme le demandent les employeurs ? Ces derniers veulent également que les chantiers puissent forcer la reprise des jours de pluie les samedis, sans compensation et à temps simple. Prévu un BBQ en famille ? Un pique-nique sur la plage ? Une randonnée de vélo chez la grand-mère ? Un match de soccer à coacher ? Oubliez-ça. Et bonne chance pour trouver la personne pour vous remplacer à la dernière minute dans vos responsabilités sociales et familiales. Les travailleurs et travailleuses veulent également avoir un droit de rappel par employeur plutôt que par chantier. Ainsi quand ils ont fini un contrat, ils souhaitent que l’employeur les contacte en priorité quand celui-ci a besoin de nouveau d’ouvriers, peu importe s’il s’agit du même chantier ou non. Cela leur permettrait d’avoir une forme de sécurité d’emploi.

L’autre demande importante de l’Alliance syndicale, c’est d’avoir une meilleure harmonisation entre les différents secteurs de la construction. En effet, les ouvriers et les ouvrières ont généralement les compétences pour travailler tant dans le secteur résidentiel, industriel que dans la voierie. Or, les conditions de travail ne sont pas les mêmes. Par exemple, le temps supplémentaire est calculé différemment. Pour le moment, le travail sur les chantiers institutionnels, commerciaux et industriels est payé à temps et demi pour la première heure supplémentaire, et les suivantes à temps double. Dans le secteur résidentiel, ce sont les cinq premières heures qui sont à temps et demi. Quant aux chanceux et chanceuses qui travaillent en voirie, toutes les heures supplémentaires sont payées à temps double, sauf quand il s’agit d’entretien. Devant de telles règles différentes (et il y en a d’autre), il peut devenir difficile pour ceux et celles qui travaillent en construction de connaître leurs droits, puis de les faire valoir.

Finalement, difficile de parler de ce conflit de travail sans aborder la question des lois spéciales. Comme évoqué plus haut, ce n’est pas une habitude dans le secteur de la construction. Deux époques ont toutefois été particulièrement garnies de lois spéciales. D’abord, dans les années 1980, alors que Robert Bourassa était Premier ministre, puis sous le règne de Lucien Bouchard. Dans le cas de ce dernier, on parle d’une moyenne de près de deux lois spéciales par année. Depuis, le rythme a ralenti. On a pourtant l’impression que le recours aux lois spéciales devient systématique. En fait, c’est plutôt la menace de la loi spéciale qui revient périodiquement. Elle devient une tactique dans la négociation, une pression supplémentaire pour atteindre un accord. Elle introduit alors un nouvel acteur dans les négociations : en plus des employeurs et des travailleurs et travailleuses, l’État devient une partie prenante des discussions, empêchant une réelle résolution démocratique.

Dans le cas de la construction, la négociation se complique en raison de quelques éléments particuliers à ce secteur de l’économie. D’une part, il n’y a légalement aucune rétroaction pour les ententes. En d’autres mots, plus le patronat prend son temps pour arriver à une résolution, moins il aura à dépenser d’argent en salaire. Ceci amène les syndicats à privilégier la grève pour forcer des négociations effectives. Toutefois, encore de manière exceptionnelle, le domaine de la construction est exclu de l’interdiction de briseurs de grève. Selon la loi, la grève en construction est donc un choix individuel et il est interdit de forcer les chantiers à fermer, même lorsque la grève touche l’ensemble des secteurs de la construction et l’ensemble des syndicats, avec des votes de grèves très forts. Cette double dynamique explique les tensions vives qui peuvent exister, tant dans les discussions sur la grève que sur les chantiers eux-mêmes. Tout cela est exacerbé par le fait que la saison de la construction est relativement courte au Québec...

Que faut-il retenir du conflit de travail en construction ? Que le monde change. Que la conciliation famille-travail est un enjeu pour tous les travailleurs et travailleuses, même celles et ceux qui œuvrent dans des milieux traditionnellement masculins comme la construction. Que les rapports de forces sont biaisés par l’État et son recours aux (menaces de) lois spéciales qui se substituent à de réelles négociations. Que les conflits syndicaux sont encore trop souvent réduits aux questions salariales alors que les demandes entourant les conditions de travail sont beaucoup plus fondamentales. Et que la manière dont on rapporte les choses simplifie à outrance une réalité complexe. Mais si on veut une réelle reconfiguration sociale dans laquelle il devient possible de prendre le temps de s’occuper les uns des autres et de sa communauté, il faudra dépasser ces réflexes simplistes et travailler à vraiment changer les choses.