Uchronie d’une pandémie : et si le projet initial des CLSC s’était réalisé?

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Les centres locaux de services communautaires (CLSC) auraient fêté leur cinquantième anniversaire de naissance cette année. Le conditionnel s’impose parce que ce modèle unique dans le monde occidental, créé au Québec et encensé à l’international, est aujourd’hui en lambeaux, victime d’un sabotage perpétré par les fédérations médicales et les gouvernements successifs, eux-mêmes soumis aux pressions du milieu des affaires en faveur d’une privatisation des services et d’un démantèlement de l’État social. Alors que la troisième vague de COVID-19 déferle sur le Québec, déjà lourdement endeuillé par un des pires bilans au monde quant au nombre de décès provoqués par la pandémie, on peut se demander : la réalisation du projet initial des CLSC nous aurait-elle permis de faire mieux? 

Au cœur du modèle des CLSC se trouvait avant tout une remise en question de ce qui était déjà à l’époque le modèle dominant de soins, centré sur les médecins, les hôpitaux et les médicaments. On visait à remplacer cette conception étroite de la santé par une approche globale, sociale et communautaire qui devait s’incarner dans un réseau complet de cliniques publiques créées et gérées par les communautés locales, disséminées partout sur le territoire québécois et dotées d’équipes multidisciplinaires diversifiées, capables de prendre en charge 80% des besoins sociaux et de santé de la population. Autrement dit, si ce projet s’était réalisé, nous aurions fait face à la pandémie avec une approche et des ressources qui nous auraient permis de dépasser la prise en charge strictement médicale des corps individuels. 

Pourtant, encore aujourd’hui, la part du lion des ressources investies en santé et services sociaux est consacrée aux mêmes trois postes de dépense, au détriment de tout le reste. La vision hospitalo-centrique prédominante explique d’ailleurs en partie qu’en préparation à la pandémie, le gouvernement ait concentré l’essentiel de son attention sur les hôpitaux, négligeant les CHSLD où le virus était pourtant susceptible de faire les pires ravages. Et alors que les médecins accaparent près de 20% du budget total du ministère de la Santé et des Services sociaux, force est de constater que depuis le début de la première vague, ce n’est pas d’un déficit de médecins dont nous avons principalement souffert, mais bien de pénuries dans toutes les autres catégories d’emploi du réseau. 

Or, si les CLSC avaient déployé leur plein potentiel et étaient parvenus à remettre en question l’hégémonie de l’hôpital et de la profession médicale dans le secteur de la santé et des services sociaux, nous n’aurions peut-être pas manqué : de préposées aux bénéficiaires pour que les personnes hébergées en CHSLD soient nourries, lavées et traitées dignement; d’infirmières pour assister les chirurgien·ne·s et éviter le report d’interventions vitales; de travailleuses sociales, de psychologues et d’intervenantes en santé mentale pour apporter le soutien nécessaire aux personnes éprouvées par l’isolement social prolongé; d’auxiliaires familiales pour offrir des services à domicile de qualité et réduire le nombre de personnes forcées de « choisir » le déménagement en résidences privées pour aîné·e·s, où la pandémie a fait 20% de ses victimes; d’organisatrices et d’organisateurs communautaires pour stimuler des solutions collectives aux problèmes sociosanitaires inédits provoqués par le confinement. 

Au moment de leur création en 1971, les CLSC étaient conçus comme des vecteurs de changement; ils devaient contribuer à transformer l’approche biomédicale et hospitalo-centrique dominante au sein du réseau, et plus globalement la société elle-même, gangrenée par des conditions de vie et de travail toxiques et par des inégalités sociales criantes, dont les conséquences sur la santé ont été à nouveau mises en évidence par la pandémie. En les démantelant, les élites politiques, économiques et médicales du Québec se sont débarrassées d’un modèle dérangeant pour elles, mais qui se voulait émancipateur pour le reste de la population. Cinquante ans plus tard, nous en payons plus que jamais le prix.

 

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Commentaire sur l'article

André Campeau

Chère Madame Plourde,

Il n'est ni facile, ni évident de trouver l'angle depuis lequel formuler la critique d'un système gouvernemental. En prenant appui sur cette formidable invention québécoise qu'a été le CLSC, votre analyse est percutante.

Merci.

john gauvreau

Exact ! L'erreur des clsc a été d'être trop promptes à saisir la voie sociale et politique , surtout à Montréal où plusieurs ont été instrumentalisés à des fins politiques . Ils auraient du d'abord prendre leur place contre l'hospitalocentrisme et obtenir une adhésion sociosanitaire de la population avant d'élargir leur action . A mener un combat sur deux fronts , tu perds . CQFD

Yves Legault

De quoi se plaint-on?
On a systématiquement sauvagement sabré dans le système de la santé depuis 30 ans!
... On récolte ce que l'on a semé.

Cela démontre hors de tout doute que nos élus ne savent pas gérer le bien public dans le domaine de la santé.
Pour ce qui est de la voirie, la commission Charbonneau arrive à la même conclusion.
Concernant la réforme du système électoral, c'est pareil!
etc.

odile.lachapelle

Très bon article, ayant travaillé 35 ans en CLSC je ne peux que déplorer leur démolition au début à petit feu et plus tard à grands coups de fusions pour finalement enlever tout sens à ces créations locales qui étaient enviées par d’autres pays.J ‘ai aimé travaillé dans cet environnement multi disciplinaire où l’on exerçait pour un quartier à l écoute des besoins de sa population.

Micheline Jourdain

J’ignore s’il a été dans vos sources . Début des années 80, Frédéric Lesemann , professeur et chercheur à Concordia a l’époque avait déploré la réforme de la santé inachevée de Castonguay . Justement tout le pan du rôle du CLSC et de la participation réelle des usagers au sein des CLSC , un peu selon le modèle d’initiatives populaires dans les années 60, comme la Clinique St Jacques ou celle de St Henri. Le rapport Castonguay n’ abordera pas cette question. Et Bourassa nommera Castonguay , ministre. Le lobby des médecins avait gagné!
Titre de l’ouvrage , Du pain et desi services.