L’inflation est-elle à nos portes - et menace-t-elle la reprise économique?

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Dans un billet paru la semaine dernière sur le site web de Radio-Canada, Gérald Fillion pose la question suivante : « se peut-il qu’il y ait trop d’argent dans les marchés, dans l’économie et prévu pour la reprise? ». Le journaliste faisait ainsi référence aux milliards de dollars que les gouvernements de la planète, dont celui du Canada, ont injectés dans l’économie afin de passer à travers la période de crise actuelle. 

Certains craignent que ces transferts massifs d’argent des États vers les entreprises et les particuliers entraînent une inflation indésirable, soit une augmentation généralisée des prix. Lorsque l’économie roule à plein régime, que les investissements des entreprises, les salaires ainsi que la consommation des ménages augmentent, les prix ont effectivement tendance à augmenter. Est-ce dangereux pour l’économie?

Petit retour en arrière. Dans les années 1980, l’inflation avait atteint des niveaux qui nuisaient aux détenteurs d’actifs financiers, dont la valeur doit croître davantage que la valeur de l’argent dans l’économie pour que ces actifs soient rentables. Nous avons déjà expliqué ce phénomène dans une brochure : « Par exemple, si une banque prête de l’argent à une entreprise, les remboursements du prêt et les intérêts payés sur ce prêt offrent un rendement moins intéressant si, entre le moment où le prêt a été accordé et celui où il est remboursé, l’inflation a été rapide. En d’autres termes, l’actif financier se sera déprécié relativement aux marchandises de l’économie non financière : il aura perdu de sa valeur. » 

Pour être bref, disons que le lobbyisme des grands investisseurs et des détenteurs de capitaux a eu à l’époque raison des banques centrales, qui ont fait du contrôle de l’inflation leur priorité.

Pourtant, rien n’indique qu’une inflation modérée soit dommageable pour l’économie. Et surtout, y a-t-il lieu de craindre, dans l’état actuel des choses, un tel retour de l’inflation, voire une période d’hyperinflation

Premier constat: depuis la crise économique de 2008-2009, qui a forcé les gouvernements (surtout celui des États-Unis) à dépenser des sommes astronomiques pour sauver leur système bancaire, et les banques centrales à ramener les taux d’intérêt à des niveaux très bas pour stimuler la demande (et même à imprimer davantage d’argent pour encourager la relance), l’inflation est demeurée sous contrôle. 

Par contre, comme l’inflation n’est pas un phénomène qui affecte de manière homogène l’ensemble d’une économie, il faut bien constater qu’il y a un secteur où les prix ont augmenté considérablement depuis le début des années 2000, et c’est celui de l’immobilier. Et pour l’instant, la crise n’a aucunement affecté la vigueur de ce secteur, bien au contraire

Or, la hausse soutenue des prix des propriétés a coïncidé depuis 20 ans avec une hausse fulgurante de l’endettement des ménages, et plus particulièrement de l’endettement hypothécaire. La Banque du Canada, qui y voyait depuis des années un facteur contribuant à la vulnérabilité de l’économie canadienne, craint aujourd’hui qu’il ne nuise à la reprise. Le sommet atteint par le taux d’épargne des ménages depuis le début de la pandémie peut sembler en ce sens rassurant, mais il est évident que cette hausse n’est que temporaire et que le fardeau des paiements hypothécaires n’est pas près de se dissiper.

Alors, un gouvernement peut-il se permettre, comme le faisait John Hammond dans Jurassic Park, de « dépenser sans compter »? Sans doute pas, mais tant que l’inflation, et surtout l’hyperinflation, n’est qu’une hypothèse, et non une réalité avérée, il apparaît plus sage de soutenir l’économie à travers des dépenses publiques élevées et ciblées. La dernière crise nous enseigne d’ailleurs que l’austérité budgétaire a, en période de crise, l’effet contraire de celui escompté: elle freine la reprise économique, limite les revenus fiscaux provenant de l’impôt des particuliers et des entreprises, et plombe davantage le bilan financier du gouvernement.

Par ailleurs, le manque d’investissements publics peut aussi avoir des conséquences sur les futures crises et donc sur la capacité financière future de l’État. Par exemple, le sous-investissement en santé et en éducation apparaît aujourd’hui clairement comme un responsable du piètre bilan du Québec en matière de lutte contre la COVID. Autrement dit, la santé budgétaire du Québec s’est constituée au détriment de la santé, physique et mentale, des Québécoises et des Québécois, qui paie aujourd’hui le prix pour des années de sous-financement.

À la question « y a-t-il trop d’argent dans l’économie », on peut donc répondre par une autre question (et une réponse), soit celle lancée par l’économiste Thomas Piketty : « Où faut-il s’arrêter dans la relance publique ? La réponse est simple : tant que l’inflation est quasi-nulle et les taux d’intérêt à zéro, il faut continuer. Si et quand l’inflation retrouvera durablement un niveau significatif (mettons, 3%-4% par an pendant deux années consécutives), alors il sera temps de lever le pied. » Rappelons à ce propos que les taux d’intérêt sont à des niveaux historiquement bas et devraient le rester encore pour un bon moment vu la reprise modérée qui se dessine pour l’économie à l’échelle mondiale.

D’ailleurs, ce phénomène n’est sans doute pas étranger à une autre tendance digne d’intérêt, à savoir que, comme le soulignait lundi Miville Tremblay dans une lettre parue dans La Presse, « [j]usqu’à présent, les liquidités ont plus alimenté le renchérissement des actifs financiers qu’augmenté le coût de la vie. » Cette situation, qui nous permet de penser que certains acteurs économiques ont accumulé des sommes considérables d’argent, nous amène à la deuxième suggestion de Piketty, à savoir « qu’il faudra naturellement mettre à contribution les plus hautes fortunes privées, à un moment ou à un autre, afin de financer la relance sociale et de réduire l’endettement public. »

Les questions qui devraient dès lors nous occuper dans les mois à venir, notamment à l’approche du dépôt des budgets provincial et fédéral, sont les suivantes : en contexte de crise sanitaire et environnementale, où faut-il diriger les sommes dédiées à la relance, et quels moyens doit-on prendre pour les financer de manière adéquate?

 

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Commentaire sur l'article

Réjean Leblanc

Bravo et merci Julia de votre réponse à Fillion

YvesLegault

Premièrement, il faudrait étudier l'éthymologie du mot "économie".
Faire des économies, c'est mettre des ressources de côté pour les mauvais jours.

Ce mot ne devrait jamais être utilisé avec une institution, une entreprise ou quoi que ce soit qui dépasse le cadre d'un groupe familial.
On devrait plutôt utiliser des terme comme "affaire" , "marché" ou "finance".
Pourquoi? Parce que là, on fonctionne en terme de profits, de dividendes et de rendement. Il ne s'y trouve aucune place pour faire des économies, bien au contraire. On investi la somme de toutes les coupures faites dans tous les services d'un organisme, par ailleurs qualifiées incorrectement d'économies, pour les dépenser sur d'autres budgets.

Quand on économise, on retire volontairement un bien de la circulation au cas ou, lors de mauvaises circonstances, il ne nous est plus permit plus d'y avoir accès.

En finance, rien ne doit stagner! Tout doit rouler!

L'inflation est bonne pour les banques qui ont la capacité de créer et d'utiliser l'argent-dette.

L'inflation est néfaste pour qui est sur le marché du travail car son revenu et sa capacité d'endettement augmentent alors que son pouvoir d'achat diminue.

L'inflation est très néfaste pour qui est retraité car sa capacité d'endettement et son pouvoir d'achat diminuent.

Il est plus que temps de réglementer sévèrement la finance partout dans le monde.
Je commencerais par détruire à tout jamais le pouvoir des banques privées de créer et d'utiliser l'argent-dette. C'est la source même de l'inflation!

jupiter nakhla

Article très intéressant et je partage vos questionnement.

En parlant des banques qui n’apprécient pas l’inflation, je vous site « En d’autres termes, l’actif financier se sera déprécié relativement aux marchandises de l’économie non financière : il aura perdu de sa valeur » .
Je comprends que pour ces activités bancaires de base c’est-à-dire de recevoir des dépôts et faire des prêts, l’inflation constitue un risque que les acteurs bancaires n’apprécient pas.
Cependant depuis qu’il y a eu déréglementation de ce secteur, les banques ont commencé à investir davantage le champ de la spéculation (fabrication de produits financiers toxiques, titrisation etc.). Croyez-vous que le secteur financier spéculatif profiterait de l’inflation?
Il me semble aussi que l’élite économique qui possède une grande part des moyens de production et est propriétaire d’un patrimoine élargie, profite de l’inflation. Les produits vendus sont plus couteux, le cout des loyers augmente. Croyez-vous que l’inflation profiterait davantage à l’élite économique?

Si je comprends bien suite aux crises de 2008 et COVID, il y a accroissement de la masse monétaire de façon inhabituelle. Cela sans inflation significative. Pourtant si la masse monétaire augmente sans augmentation correspondante de production, comment se fait-il que les prix ne se sont pas envolés? Croyez-vous qu’une surproduction de marchandises à l’échelle mondiale pourrait l’expliquer? Ou que l’augmentation de l’épargne serait la principale explication?

Merci!
Jupiter Nakhla
Sherbrooke

Luc Boutin

Y a t-il réellement eu un manque d'investissement public???. Vous oubliez les sommes dépensés pour tout les nouveaux programmes sociaux (frais de garderie, congés parentaux) qui coûte une fortune au gouvernement, les sommes dépensés en infrastructure pour restaurer nos routes, ponts, écoles, hôpitaux qui tombaient en ruine, le syndicat des médecins qui s'accapare des augmentations scandaleuse sur le dos des autres employés de la santé, les syndicats étudiants qui imposent leur loi malgré leur situation exceptionnellement supérieur au reste de la planète, etc.
Les gouvernements ont des choix à faire lorsqu'ils établissent les budgets. S'il en manque quelque part, ils doivent en trouver ailleurs, c'est à dire hausser les impôts. Sinon, ils doivent faire de la magie et en enlever un peu ici pour en mettre plus là. Dans ce cas, on peut toujours critiquer qu'ils ont failli, là où ils en ont enlever mais on se gardera bien sûr de souligner le bien causé là où ils en ont ajouté,...n'est-ce pas?