Crise et politiques d’austérité

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Les économies occidentales sont entrées, depuis 2008, dans une crise de croissance sans précédent. Alors que les enseignements de John Maynard Keynes voudraient que les gouvernements augmentent leurs dépenses pour stimuler l’économie et relancer l’accumulation, ces derniers ont plutôt choisi de mettre en place des politiques d’austérité et de compression des dépenses gouvernementales. Or, il s’agit de la pire chose à faire en temps de récession. Nous voyons déjà les populations pâtir de ces mesures, de la Grèce au Portugal, en passant par le Royaume-Uni.

Les mesures d’austérité ne risquent pas de relancer la croissance de sitôt. Par contre, elles participent d’un démantèlement des services sociaux et du secteur public qui met encore davantage les économies à la merci des marchés. On pourrait bien ainsi découvrir que les mesures d’austérité ne font aucunement partie de la solution, mais qu’au contraire, la crise a servi de prétexte pour légitimer des programmes d’ajustement structurel visant en fait à démembrer davantage l’État social (« l’État-providence ») et à faire avancer la doxa néolibérale.

C’est en tout cas ce qu’explique le Nobel d’économie Paul Krugman. Selon l’économiste, l’austérité n’est « pas vraiment reliée aux dettes et déficits : il s’agit plutôt d’une utilisation de la panique qu’entraîne le déficit comme prétexte pour démanteler les programmes sociaux ». La tradition interventionniste keynésienne prétend réguler les crises en injectant de l’argent pour stimuler la croissance dans les périodes de dépression économique. Les partisans de l’austérité font tout le contraire, et coupent les vivres. Selon Krugman, cette approche est appuyée sur une croyance irrationnelle qui voudrait que la réduction de la taille de l’État soit une solution aux contradictions et crises du système économique. C’est pourquoi les néolibéraux profitent de la crise pour réduire les moyens et la capacité de l’État d’intervenir dans l’économie.

Au final, cela n’a rien réglé, et l’économie du pays n’en est que plus vulnérable aux soubresauts du capital international, puisqu’on a supprimé les leviers qui lui permettaient de réguler sa politique sociale et économique. Les seuls bénéficiaires d’une telle action sont bien sûr les corporations et les investisseurs qui peuvent acheter les services sociaux que l’on privatise, souvent sur les conseils du Fonds monétaire international (FMI), qui prête sous condition que les pays s’engagent dans des programmes d’ajustement structurel, comme c’est le cas au Portugal.

Au Canada : le projet de loi C-38

Au Canada, alors que tout le monde au Québec avait les yeux tournés vers le conflit étudiant, le gouvernement Harper a mis en place la loi C-38, intitulée « Loi sur l'emploi, la croissance et la prospérité durable ». Ce libellé proprement orwellien laisse croire que cette loi omnibus amènera de la prospérité pour tous et toutes, à travers un développement « durable ». C’est pourtant tout le contraire : la mesure législative élimine quantité de mécanismes de reddition de comptes et de transparence gouvernementale, elle coupe dans les évaluations environnementales (notamment pour les oléoducs), elle restreint l’accès à l’assurance-chômage, met en place des mécanismes permettant d’exercer une pression à la baisse sur les salaires ‒ notamment ceux des travailleurs et travailleuses de la construction et ceux des femmes ‒ et augmente l’âge de la retraite à 67 ans.

Les mesures contenues dans le projet de loi de plus de 400 pages sont trop nombreuses pour être résumées ici. Ce qu’il importe de comprendre, c’est la façon dont les lois budgétaires sont maintenant utilisées comme cheval de Troie pour faire passer une série de mesures qui, sous couvert d’assurer la pérennité de la croissance économique, s’avèrent dans les faits être des réformes importantes de l’appareil d’État pour réduire l’aptitude de ce dernier à intervenir en matière de politiques sociales et environnementales, et pour augmenter la marge de manoeuvre des corporations, notamment pétrolières.

Une troisième voie

Les mesures d’austérité ne relancent pas la croissance, mais participent d’un programme politique de démantèlement de l’État social. De plus, elles apparaissent contre-indiquées dans un contexte de crise comme celui que connaissent actuellement les économies occidentales. Faut-il pour autant en revenir à l’ancienne recette keynésienne? Dans ce « faux dilemme » entre austérité et keynésianisme, il semble qu’il soit encore tabou d’envisager une troisième piste. Il semble en effet impossible, même dans le paradigme du prétendu « développement durable », d’interroger le dogme de la croissance. De nombreux penseurs ont pourtant, et depuis déjà longtemps, abordé la thématique de la « décroissance » (c’est le cas, par exemple, d’André Gorz). Au Québec, un livre récent résume la question. La mise en place de la décroissance signifie que l’objectif d’une société n’est plus de couper dans les dépenses sociales, ni de les augmenter pour relancer la croissance infinie. Bien plutôt, il s’agit de produire moins, de manière plus modérée, dans le but non pas d’accumuler du capital, mais de satisfaire les besoins concrets des populations. Seul ce genre de piste briserait l’enfermement dans l’obsession de la croissance dont nous sommes toujours, pour l’heure, les prisonniers et prisonnières.

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