Te faire faire la morale : « En as-tu vraiment besoin? »

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Après plusieurs années sur la planche à dessin, un nouveau cours d’éducation financière sera finalement offert aux jeunes des écoles secondaires du Québec à compter du mois de septembre 2017. Le communiqué de presse émis par le ministère de l’Éducation le 16 décembre dernier nous apprend que

[c]e cours leur permettra d’exercer leur jugement et de développer leur capacité à prendre position sur des enjeux financiers, comme l’endettement et l’épargne, de façon à ce qu’ils puissent adopter des comportements responsables qui leur seront bénéfiques dans tous les aspects de leur vie.

Le comptable Pierre-Yves McSween s’est réjoui de la nouvelle, lui qui depuis quelques années partage ses réflexions et conseils en matière de finances personnelles sur de nombreuses tribunes. À ce propos, McSween faisait paraître cet automne En as-tu vraiment besoin ?, un ouvrage dans lequel il « remet en question notre façon de dépenser et insiste sur la nécessité de se construire une marge de manœuvre financière ».

J’ai voulu emprunter le livre à la Grande Bibliothèque, mais les 20 exemplaires figurant au catalogue étaient tous empruntés. Le temps me manquait, alors je me suis rabattue sur Renaud-Bray qui en proposait, sans surprise, des tonnes de copies. Je me suis demandée ce que penserait l’auteur de voir son bouquin, qui si l’on en croît le 4e de couverture « propose de brillants mécanismes d’autodéfense contre la société de consommation », trôner au beau milieu d’un océan de bidules à l’utilité parfois douteuse. Il faut dire que je croyais jusque là tenir entre mes mains un manuel de planification budgétaire.

Certes, le livre comprend des réflexions sur l’achat d’une maison, les dépenses liées au mariage ou à l’éducation des enfants, en plus de formuler des conseils sur comment concocter un budget ou négocier avant d’acheter. Oui, comme prévu, tel un pasteur des temps modernes, McSween fait la morale aux personnes qui dépensent plus que ne leur permet leur portefeuille. Ses sermons lancés dans l’espace public nous rassurent sur l’état de notre système économique : tout irait si bien si seulement les gens étaient plus responsables.

Mais là où « cet ouvrage capital » diffère du cours d’économie familiale de votre enfance, c’est dans la vision de la société et de l’économie qu’il charrie. McSween affirme que, pour être libre, il faut abandonner notre « vision ouvrière du travail », et sacrifier certaines dépenses au profit de placements qui assureront notre indépendance future. « La question est toujours la même », nous dit-il, « comment cet investissement me permettra-t-il d’augmenter ma valeur et mon bonheur? Et on n’oublie pas cet objectif, qui est de passer de travailleur à rentier. Est-ce que mon parcours d’étudiant y contribue? » (p. 174).

Pour l’auteur, il faut adopter la mentalité de l’entrepreneur, celle que possèdent ces hommes et ces femmes qui réussissent en se consacrant à leur passion. Un exemple? Dans un hommage qu’il a rendu sur son blogue à Pierre Renaud à l’occasion de son décès, il attribue le succès du co-fondateur de Renaud-Bray au fait qu’il a « eu une vision que ses compétiteurs n’ont pas su ou pu avoir ». Vraiment?

McSween ne dira pas que ce n’est qu’après avoir été sauvé de la faillite par le Fonds de solidarité de la FTQ en 1996 que le détaillant de livres a pu mener à bien son expansion, ni qu’il prospère depuis en versant à son personnel en magasin à peine plus que le salaire minimum. Sans oublier la concurrence déloyale qu’il fait subir aux librairies indépendantes partout dans la province.

En fait, sa vision idyllique d’un marché où se côtoient une multitude de petits entrepreneurs ne sert qu’à légitimer, consciemment ou non, la réalité d’une économie qui favorise les plus gros joueurs en aménageant à leur avantage les lois et règlements qui encadrent leur activité.

Le fantasme entrepreneurial de McSween s’oppose à un monde où une majorité de la population n’a, comme il le sait, d’autre choix que de travailler pour autrui pour subvenir à ses besoins. L’insécurité que vivent les salarié·e·s est devenue la condition de la croissance du système auquel l’auteur nous enjoint de nous adapter. La précarité financière, celle que l’auteur attribue à l’insouciance des personnes endettées, se répand à mesure que sont démantelés les mécanismes de protection collective qui avaient été mis en place pour limiter l’appétit vorace des entreprises.

Qu’à cela ne tienne, McSween nous propose des solutions qui, il ne peut l’ignorer, sont beaucoup plus risquées et coûteuses pour les individus. C’est le cas par exemple des REER, qu’il ne cesse de promouvoir, ou encore des régimes volontaires d’épargne-retraite (RVER), récemment imposés à certaines entreprises par le gouvernement. Pendant ce temps, la bonification du régime public (le Régime de rentes du Québec) se fait attendre et les régimes à prestation déterminée, qui garantissaient des revenus de retraite décents à ceux et celles qui y cotisaient, disparaissent peu à peu.

Bien sûr, les gens aux prises avec des dettes dont l’ampleur menace leur équilibre tant financier que psychique ont besoin qu’on les aide à redresser leur situation financière. Notons à cet effet que les associations coopératives d’économie familiale (ACEF) offrent depuis plus de cinquante ans au Québec du soutien en matière de finances personnelles. Pas de risque cependant que McSween ne glisse dans ses écrits un mot sur le travail précieux de ces organismes communautaires.

L’auteur rêve plutôt d’individus rationnels qui cesseraient de s’en remettre aux autres pour prendre les décisions qui les concernent : « le meilleur “autre” qui soit, », affirme-t-il, « c’est probablement notre bilan financier » (p. 92). Pour ce comptable de formation, l’accès aux études postsecondaires se résout à coup de régimes enregistrés d’épargne-étude (REEE). La garantie de prendre plus d’un bain par semaine durant ses vieux jours dépend quant à elle de la hauteur de nos versements dans un compte d’épargne libre d’impôt (CELI). Autant de réponses individuelles à des enjeux qui découlent pourtant de décisions collectives telles que le financement de la santé ou de l’éducation.

Culpabiliser les personnes surendettées, c’est donc s’épargner l’effort nécessaire pour comprendre que la croissance des dernières décennies s’est appuyée sur cet endettement massif. C’est éviter de dire que les deux tiers de notre produit intérieur brut (PIB) dépendent de la consommation des ménages, que la surconsommation est la norme qui permet aux entreprises de croître dans un contexte où les employeurs font pression pour réduire leur masse salariale.

C’est s’interdire de voir que le crédit sert à pallier l’écart entre la surconsommation exigée et les moyens déficients des ménages. Et que l’expansion fulgurante du secteur financier, qui s’est accompagnée d’une multiplication des crises, a été possible parce que les États l’ont permise. C’est tout cela et bien plus qui se cachent dans l’angle mort de la question « En as-tu vraiment besoin? ».

Pendant ce temps, nous nous enlisons dans cette société que l’auteur feint de critiquer. Ironiquement, le cours d’éducation financière qui sera implanté l’année prochaine viendra gruger le temps présentement accordé à deux thèmes, au choix du professeur, parmi les cinq abordés dans le cours « Monde contemporain » (l’environnement, la population, le pouvoir, la richesse et les tensions et conflits).

Ainsi l’espace disponible pour réfléchir de manière critique à des enjeux comme l’endettement, les inégalités, les paradis fiscaux ou l’organisation du travail rétrécit sans cesse. Le genre d’espace où il serait pourtant possible d’élaborer un monde où l’on ne se définirait plus uniquement par ce que l’on consomme. Ce n’est pas de ça dont rêve McSween? Peut-être pas finalement.

 

Daniel pellerin

Je crois qu'avant de critiquer quelqu'un sur ses opinions il faut aller au fond des choses. Le message que je retiens de M. McSween c'est que le crédit est trop facile aujourd'hui et les tentations trop grande.
En as-tu vraiment besoin est une réelle question à ne pas prendre à la légère. Il faut vraiment s'arrêter et se poser la question en y réfléchissant. De plus aujourd'hui les offres de cartes de crédit pleuvent dans notre courrier et non seulement aux adultes mais aussi et plus dangereusement aux ados. Les marges de crédit préapprouvée sans demandes ne sont pas vraiment là pour nous aider.Nos dépenses sont devenus frivoles en priorité par rapport à nos besoins essentiels. Que sont devenus les valeurs ou il fallait économiser avant d'acheter? Ceux qui faisaient en sorte que nous gardions nos biens de consommation plus longtemps que six mois?
Le système est malade mais l'être humain l'est tout autant.

Marius Larose

Je tiens tout d'abord à faire savoir que mon commentaire, s'il est lu, tient plus de l'opinion que d'une critique sérieuse de l'ouvrage de M. McSween puisque que je n'ai pas lu celui-ci (l'auteur ou le livre). Par contre, j'en arrive aux mêmes conclusions que Mme Posca : Il y a dans les grandes lignes de ce que McSween tente d'inculquer chez son lecteur, un réductionnisme apparent sur les questions de l'économie personnelle, ou l'autonomie financière, et les réalités économiques qui sont, je dirais, systémiques et impersonnelles.

De croire que les individus sont responsables en majeure partie de la mauvaise gestion de leur portefeuille tient, à mon avis, à mettre de côté la réalité économique des sociétés globalistes (voire possiblement toutes celles reconnues internationalement, à quelques exceptions près) dont la stabilité subsiste malgré les inégalités et les crises financières grâce à l'endettement massif. Puisque la technologie et l'impérialisme (américain et des nations post-coloniales) ne suffisent plus à dégager des surplus nécessaires pour justifier et maintenir le niveau de vie des classes moyennes et riches de notre planète, un système bancaire agressif et dont aucun état (ou institution supranationale) ne peut se targuer de le tenir en laisse a permis le maintien des inégalités tout en les exacerbant, cela en rendant accessible le crédit à virtuellement tous.

De cette accessibilité et d'une volonté toute humaine de vouloir « keep up with the Joneses » s'est graduellement formée un marché prédateur, dans son marketing et dans l'avènement d'institutions financières ou autres dont la raison d'être est fondamentalement phagotropique (pensons aux firmes immobilières du gendre de Donald J. Trump, Jared Kushner). Cette mentalité et ceux qui la diffuse ne cherchent plus à uniquement dominer les marchés disponibles ou à venir, mais à étendre leur influence chez les individus et ce dans la formation de leur identité afin d'aliéner l'acheteur de l'achat, de faire de la transaction marchande la satisfaction d'un besoin psychologique conditionné par le maintien des apparences plutôt que l'assouvissement de besoins vitaux ou sociaux.

De cette réalité, qu'aucun, sauf les quelques joyeux lurons dont la contreculture commerciale n'a pas encore fait ses sbires, ne peut échapper, est né chez les individus une forme de détachement entre leur pensée critique (qui existe chez beaucoup, n'en ayez crainte) et leur rôle en tant qu'homo œconomicus. C'est donc que ce marché qui peut vendre des livres comme ceux de M. McSween, ou même des livres à vocation révolutionnaire, n'est plus en contradiction avec lui-même car l'aliénation de l'acheteur avec son ou ses achats, permet à celui-ci de ne pas être trop tiraillé entre sa vision personnelle d'une société dont la praxis économique est juste et la réalité concrète de sa propre vie économique.

En sommes, nous achetons bio et voulons encourager des « start-up » qui nous semblent être sur la voie de la société éco-utopîque, alors qu'en vrai les institutions permettant la réalisation de notre vote économique ne sont pas réellement remises en question. Au fondement de ce qui nous permet d'acheter, et même de ce qui nous permet d'exister en tant qu'acteurs économiques autonomes (donc, même dans le cas de monnaies alternatives et de coopératives locales), réside la vérité hobbesienne de nos sociétés libérales, à savoir que nous avons déléguer les rennes du pouvoir économique aux grandes banques et aux multinationales.

Désolé si mon constat et ce que j'écris semble encore plus loufoque que ce Pierre-Yves cherche à nous faire croire en nous disant que notre futur tient à nos placements et à notre frugalité, mais l'inverse me semble presque impossible à croire : Que nous pouvons déterminer notre vie économique en achetant local, en diminuant notre consommation et prenant le vélo chaque matin. C'est plutôt là, pour moi, le rejet de la population de sa responsabilité en tant qu'êtres aptent à juger et à agir, en croyant que leur autodétermination personnelle est suffisante pour apaiser l'horreur qui naît dans nos consciences lorsque, jour après jour, les écosystèmes planétaires sont détruits afin de mettre sur les tablettes des commerces, des produits qu'il n'est pas nécessaire que nous achetions, car la partie est déjà gagné d'avance.

En quoi cela ferait-il un pli aux milliardaires que vous n'achetiez plus chez Wal-Mart ou que vous ne conduisiez plus de voiture? Ils ont déjà leur villa de secours en Nouvelle-Zélande lorsque la planète sera irrécupérable, leur bunker en Californie lorsque les ultimes révoltes feront rage et les propriétés terrestres nécessaires pour eux-même être autosuffisants, sans l'aide de l'État-nation ou de l'état de droit. Donc, soyez économiquement autonomes comme bon vous semble, vos enfants et vos petits-enfants déposeront pas plus de fleurs sur votre tombe pour autant.