Séparer l’Entreprise de l’État

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Autrefois, l'État c'était le roi et le roi régnait en vertu de son droit divin. Périodiquement, la prétention du roi au droit divin de régner risquait de susciter la révolte du peuple qui subissait l’autorité royale absolue. Heureusement pour le roi et malheureusement pour le peuple, une alliance passée entre l’Église et l’État permettait de légitimer le pouvoir monarchique de droit divin et d’empêcher toute tentative de soulèvement populaire.

Ainsi, pour obtenir obéissance, l’État monarchique pouvait user de la force des armes (capacité de coercition) dont il avait le monopole ou bénéficier de l’influence sur les âmes (capacité de persuasion) dont l’Église avait le monopole. Aujourd’hui, dans ce que nous appelons les démocraties occidentales, on se félicite d’en avoir fini avec le pouvoir monarchique de droit divin. On célèbre la laïcité en évoquant fièrement la séparation de l’Église et de l’État. Mais n’y a-t-il pas, de nos jours encore, une certaine alliance contractée par l’État dont nous devrions nous méfier?

En effet, il ne faut pas oublier que les chefs d’État des pays occidentaux ont proclamé à maintes reprises leur croyance en une vérité révélée désignée par l’acronyme TINA. C’est en vertu de cette idéologie que des élu-es et des grandes entreprises ont tissé une alliance si étroite que la politique n’est plus pour eux qu’une question de gouvernance entrepreneuriale. D’ailleurs, des sociologues chevronnés et des économistes hétérodoxes ont régulièrement tenté de nous mettre en garde : La croyance économique est de l’ordre du religieux. Cela se caractérise notamment par l’invocation incessante de l’inéluctabilité des lois du marché. Il existerait ainsi un intégrisme économique qui s’est immiscé au sein même de l’État. Un réel débat sur la laïcité devrait donc porter davantage sur les relations incestueuses que l’État entretient avec ce qui semble être une secte entrepreneuriale.

L’importance de recadrer le débat sur la laïcité s’impose particulièrement lorsqu’on tient compte du fait que ce mot vient du grec laos qui signifie « peuple ». Les laïcs étaient en réalité les gens du commun face à une petite élite dont l’autorité reposait sur la monopolisation du pouvoir coercitif et de l’influence persuasive. Par conséquent, pour défendre la laïcité, il faut d’abord déterminer qui est l’élite influente alliée au pouvoir. Pouvons-nous dire que le clergé catholique, anglican ou protestant constitue actuellement cette élite au Québec? Si on considère le fait qu’au cours du dernier siècle, près de 900 églises ont été fermées, démolies ou vendues pour d’autres usages à travers la province, la réponse s’avère négative et ce, d’autant plus si on précise que la moyenne de ces mutations des lieux de culte s’accélère, passant de 3 par année en 1966-1970 à 31 par année en 2006-2011.

On peut se demander si cette perte d’influence du clergé chrétien s’est faite au profit d’autres confessions religieuses : la réponse se révèle de nouveau négative.

Ainsi, si on tient compte de la dernière enquête nationale sur les ménages (ENM), on constate qu’en dix ans, seule la proportion de personnes n’ayant « aucune appartenance religieuse » affichait une nette tendance à la hausse. Au Québec, bien qu’au courant de cette dernière décennie, la proportion de personnes de confession musulmane soit passée de 1,5% à 3,1%, cela reflète plutôt une hausse de l’effectif migratoire, qu’une plus grande tendance à la pratique de l’Islam. D’ailleurs, que dire de l’influence de l’Islam sur les pratiques religieuses : est-elle plus grande que celle des autres religions? Les chiffres n’indiquent pas cela. Tandis que 25% des immigrants catholiques disent ne jamais aller à l’église et que la moyenne des catholiques natifs du Canada n’allant jamais à l’église est de 33%, on constate que 62% des immigrants musulmans disent ne jamais aller à la mosquée. En somme, les églises, les mosquées, les synagogues et autres lieux de culte traditionnels semblent généralement perdre du terrain.

Cependant, les centres commerciaux se présentent comme les nouveaux temples de la société de consommation. En effet, à Montréal, grâce à l’investissement de 200 M$ de la Caisse de dépôt et de placement du Québec (CDPQ) dans la fusion du Complexe Les Ailes et du Centre Eaton, 34 millions de personnes pourront continuer à faire leur pèlerinage vers le centre-ville. D’autre part, il faut croire que c’est pour le salut des âmes des Québécois et des Québécoises que la CDPQ investit également dans les paradis fiscaux. De plus, il apparait que les corps peuvent aussi bénéficier des bienfaits du dieu marché : ainsi, dans le populaire lieu de dévotion qu’est devenu le Quartier Dix30, il est possible de se faire opérer dans une clinique privée ayant reçu 3,4 M$ en fonds publics du Ministre de la santé.  Quand des dirigeant-es politiques sont ex ou futur-es actionnaires, banquier-ères, lobbyistes ou dirigeant-es de grandes entreprises, ne faut-il pas admettre que l’État est désormais l’Entreprise qui règne en vertu des droits que lui confère le marché? La révolte du peuple gronde. Les défenseur-es de la laïcité qui ne se préoccupent pas de séparer l’Entreprise de l’État se trompent de combat.