Résolution 2017 : Combler le vrai déficit

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« Des sans voix, ça n’existe pas vraiment. Il n’y a que des gens qui sont délibérément réduits au silence ou qu’on préfère ne pas entendre. »  — Arundhati Roy

 

À quelques jours de l’inauguration du nouveau président des États-Unis, après l’étrange élection de laquelle Donald Trump est sorti vainqueur, l’heure est au bilan pour bien des États-unien·ne·s. En ce début d’année 2017, l’heure est aussi au bilan pour de nombreux autres citoyen·ne·s à travers le monde. Ce n’est pas surprenant, considérant le rôle géopolitique de cet imposant voisin. N’oublions toutefois pas qu’entre janvier et décembre 2016, les électeurs d’une vingtaine d’autres pays ont également eu à élire des personnes pour les représenter à la tête de leur État respectif. Examinons ces données électorales dans leur contexte socioéconomique : certains constats qui vont à l’encontre des idées reçues s’imposent.

La majorité non entendue

Tout d’abord, n’en déplaisent aux stratèges de la campagne de Donald Trump, dont l’un des slogans était « la majorité silencieuse debout avec Trump », la majorité silencieuse n’existe pas. Il existe bien une majorité, mais elle n’a pas fait vœu de silence. Bien au contraire, la majorité s’exprime (notamment par le biais des sondeurs qui contactent des échantillons représentatifs), mais elle n’est pas entendue.

En effet, aux États-Unis, la majorité se dit en faveur d’un régime public d’assurance maladie, et ce, dans une proportion de 58 %. La majorité s’est aussi déclarée en faveur d’une hausse du salaire minimum à 12 $ de l’heure dans une proportion de 59 %. Du côté des travailleurs et travailleuses gagnant moins de 15 $ de l’heure, l’appui à une hausse du salaire minimum à 15 $ de l’heure est de 69 %.

 Ces données ont été ignorées par la plupart des candidat·e·s à la présidence (exception faite de Bernie Sanders), passées sous silence par les grands médias et négligées par l’administration Obama. Au lieu de parler de majorité « silencieuse », il serait plus juste de parler d’un establishment qui fait la sourde oreille.

Beaucoup d’encre a coulé au sujet des caractéristiques démographiques de l’électorat de Donald Trump et de Hillary Clinton. Cependant, très peu d’information a été relatée concernant ceux et celles qui n’ont pas voulu ou n’ont pas pu voter. Pourtant, à 59 %  (30 % n’ayant pas voté et 29 % inéligibles au vote), ces personnes représentent une importante majorité qui mériterait davantage d’attention. Il faut surtout reconnaître que, quelles que soient les règles électorales, faillir à entendre ces personnes constitue un déficit démocratique majeur.

Être ou ne pas être un électeur ou une électrice

Bien entendu, les règles électorales diffèrent selon les régions et les pays. Malgré les disparités, une tendance problématique semble prendre de l’ampleur un peu partout dans le monde : de nombreux électeurs et électrices brillent par leur absence lorsque vient le temps de se rendre aux urnes pour voter.

Dans notre hémisphère, par exemple, les États-Unis, la République dominicaine et Haïti ont tenu des élections présidentielles en 2016. Qu’ont en commun ces pays lorsqu’on examine leurs élections? Premièrement, le poids de ceux et celles qui ne votent pas est considérable, mais généralement ignoré dans l’analyse des résultats électoraux. Deuxièmement, il a été question de fraude, de contestations des résultats électoraux et de nécessité de recomptage des voix dans les trois pays. Troisièmement, le racisme a une influence si grande sur leur politique qu’il mérite d’être qualifié de racisme d’État.

Dans ces trois pays, tout comme dans d’autres pays dits démocratiques, le nombre de personnes non votantes semble surpasser la quantité de gens qui vont voter. Qui sont donc les personnes qui ne votent pas? On sait déjà qu’il y a les abstentionnistes, inscrits sur la liste électorale mais qui ne vont pas voter. Il y a aussi les personnes inscrites qui ont été incapables d’exercer leur droit de vote lors du scrutin, ou encore celles déclarées inéligibles à l’exercice du droit de vote. Enfin, il y a ceux et celles qui n’ont pas pu ou pas voulu s’inscrire sur la liste électorale. 

Régulièrement accusés d’être dépolitisés, apathiques, mal informés ou inéduqués, les électeurs et électrices qui ne votent pas sont souvent blâmées pour les déboires de la démocratie représentative. Pourtant le refus de voter peut être un choix réfléchi et actif. Aux États-Unis, parmi les personnes non inscrites sur la liste électorale, 65 % de celles qui gagnent moins de 15 $ l’heure ont déclaré qu’elles comptaient s’inscrire seulement si une candidature présidentielle appuyait leur revendication d’un salaire minimum à 15 $ l’heure. De plus, dans ce même groupe de travailleurs et travailleuses, 65 % de celles et ceux déjà inscrits sur la liste électorale ont déclaré qu’ils et elles ne voteraient que si une candidature présidentielle appuyait la revendication d’un salaire minimum à 15 $ l’heure.

En plus d’ignorer l’existence de l’abstentionnisme politiquement actif, rejeter le blâme sur les personnes non votantes est une posture qui occulte le fait que ceux et celles qui ne votent pas n’omettent pas toujours volontairement de le faire. Une récente étude menée par Élections Canada démontre que, comparativement au désintérêt politique, qui expliquerait 40 % de l’abstention aux dernières élections fédérales, la principale raison de l’abstention, atteignant 48 %, est liée aux contraintes de la vie courante ou à la santé. Il y aurait donc lieu d’étudier de manière plus approfondie en quoi nos modes de vie peuvent constituer des obstacles à une pleine participation citoyenne au processus démocratique.

D’autre part, l’inéligibilité de certains électeurs et électrices comporte souvent un caractère antidémocratique inhérent aux règles électorales spécifiques d’un pays ou d’un État. Par exemple, alors qu’au Canada la Cour suprême a décidé en 2002 que la restriction du droit de vote des prisonniers et prisonnières était inconstitutionnelle, aux États-Unis, l’inéligibilité à l’exercice du droit de vote touche des millions de personnes incarcérées. De plus, les détenu·e·s ayant purgé leur peine au Kentucky, en Floride, dans l’Iowa et en Virginie peuvent être déclarés inéligibles à vie au droit de vote. Compte tenu du profilage racial et de la surreprésentation des personnes racisées dans les prisons, ces lois électorales contribuent au racisme systémique.

De plus, des pratiques de suppression du vote ont été rapportées dans plusieurs États du sud des États-Unis. Ainsi, au Texas, en Arizona et en Caroline du Sud, il y avait 868 lieux de scrutin en moins en 2016 par rapport à 2012. Ceci a augmenté le temps d’attente devant les bureaux de vote restants et a certainement contribué à ce que les personnes qui étaient habituées aux anciens lieux de scrutin renoncent à exercer leur droit de vote. Les plus longues files d’attente pour aller voter ont été observées dans les communautés particulièrement pauvres ou à majorité non blanche.

Suppression du vote, ingérence électorale et déficit démocratique

Il est plus difficile d’obtenir des analyses statistiques concernant les caractéristiques démographiques relatives au vote à Haïti et en République dominicaine qu’au Canada ou aux États-Unis. Le non-vote des personnes en âge d’exercer ce droit y est encore moins documenté.

Concernant la République dominicaine, on sait que le retrait de la nationalité aux Dominicain·e·s d’origine haïtienne s’apparente à un moyen de supprimer le vote de centaines de milliers de personnes racialement stigmatisées. En Haïti, le taux de participation extrêmement faible aux élections (entre 20 % et 23 % selon les sources) est lié à l’exclusion basée sur la classe et la couleur, remettant en cause la légitimité des élections et le concept même d’électeur. Il est assez ironique de constater que le gouvernement des États-Unis, qui se plaint (sans fournir de preuves) d’avoir été victime d’un piratage de ses élections par la Russie, est régulièrement accusé d’ingérence dans les élections haïtiennes, dominicaines et sud-américaines.

Enfin, n’oublions pas, la prochaine fois qu’il sera question du silence d’une mythique majorité silencieuse, que c’est Richard Nixon qui a popularisé le terme, le 3 novembre 1969. Cette journée-là, pour justifier la poursuite de sa politique guerrière au Vietnam, Nixon affirmait dans un discours qu’il avait l’appui de la majorité silencieuse. Au cours des cinq dernières décennies, au Québec, aux États-Unis et ailleurs, cette majorité silencieuse fantasmée ne manque pas de défenseurs, comme les animateurs de radio-poubelle qui prétendent parler en son nom. Il y a de quoi se méfier de ces porte-voix autoproclamés. Comme la majorité non entendue voit souvent ses droits bafoués par les élu·e·s sous prétexte de lutte aux déficits budgétaires, il est temps de reconnaître que si déficit il y a, il s’agit surtout d’un déficit démocratique. Cette année, celles et ceux qui sont réduits au silence, et que l’on préfère ne pas entendre, ont tout intérêt à prendre la résolution de s’allier pour combler le déficit démocratique.

Papa

Article super intéressant de l'IRIS sur la prétendue "majorité silencieuse" et le déficit démocratique!