Que les travailleurs pauvres se trouvent un coloc!

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Depuis deux ans maintenant, mon collègue Minh Nguyen et moi publions l’indice du salaire viable au Québec. En gros, on pose la question suivante : combien une personne qui travaille à temps plein doit gagner par heure pour couvrir ses besoins de base et se donner la marge de manœuvre financière nécessaire pour vivre convenablement? 

Chaque année, un consensus se dégage suite à notre publication sur le salaire viable : le niveau actuel du salaire minimum est grandement insuffisant. Chaque fois, il se trouve tout de même des commentateurs pour minimiser l’importance de ce problème. Dans un texte publié hier, un chercheur de l’Institut économique de Montréal (IEDM) a proposé certaines pistes de solutions pour permettre à un.e salarié.e à bas salaire d’améliorer son sort : vivre en colocation, travailler plus d’heures qu’un emploi temps plein régulier, convaincre son patron d’offrir une augmentation ou une promotion (sans blague!), utiliser Uber ou, encore mieux, devenir chauffeur pour cette compagnie.

L’idée qui sous-tend le raisonnement de l’IEDM est simple : une personne qui travaille au salaire minimum peut améliorer son sort en faisant de bons choix et en étant un peu débrouillard. Voilà, le problème des travailleurs pauvres est enfin réglé. Circulez, il n’y a rien à voir.

Un peu de sérieux

Il est tout à fait possible de débattre du niveau du salaire minimum. Faut-il l’augmenter? Un peu, beaucoup ou pas du tout ? Ce sont là des options qui se discutent. Cependant, pour avoir cette discussion, il faut partir du bon pied. À l’inverse de ce que l’IEDM fait, c’est-à-dire décrire les personnes au salaire minimum comme de jeunes étudiant.e.s qui, par eux-mêmes, amélioreront leur situation au fur et à mesure qu’ils progresseront dans la vie, il faut se donner une meilleure idée de qui sont ces fameux « travailleurs pauvres ».

D’abord, utiliser seulement la catégorie « salaire minimum » pose problème parce qu’une personne qui fait tout juste au-dessus de ce salaire (10,80 $ par exemple) ne sera pas prise en compte. D’où l’idée d’utiliser le salaire viable. Pour vivre convenablement, pour avoir les moyens de faire certains choix non pas dictés par la pauvreté mais par soi-même, c’est en moyenne 15 $ de l’heure qui est nécessaire. Le portrait à tracer n’est donc pas seulement celui de ceux et celles à 10,75 $, mais de tout ceux à 15 $ et moins.

Quand on fait cet exercice, les résultats parlent d’eux-mêmes. Plus du quart des salarié.e.s du Québec gagnent mois de 15 $/h, ce sont majoritairement des femmes (parce que non, l’égalité homme-femme n’est pas encore de ce monde), environ 60 % ont plus de 25 ans (et autour de 25 % ont plus de 45 ans), la moitié ont un diplôme d’étude postsecondaire, etc. Ajoutons à cela qu’une part considérable des personnes concernées ont des enfants (près de 23 %) et occupent un emploi à temps partiel non volontaire, on voit pourquoi les solutions de type « débrouillardise » proposées par l’IEDM relèvent de la pensée magique. Dans l’argumentaire de l’IEDM, un autre élément pose problème. En se basant sur une étude du Fraser, ils affirment qu’entre 85 % et 95 % des travailleurs et travailleuses au salaire minimum ne vivent pas seuls. Ceux-ci ont donc peut être un bas salaire, mais ils peuvent compter sur le soutien économique des membres de leur ménage pour améliorer leur situation et les faire passer au-dessus du seuil de faible revenu. Dans un billet rédigé il y a deux mois, mon collègue Minh Nguyen a déjà relevé en quoi cette explication ne tient pas la route :

« Pour le cas de figure d’un ménage composé de 2 adultes, au Québec en 2014, le seuil de faible revenu pour 2 personnes dans une ville de 500 000 habitants et plus (Montréal, Toronto, Vancouver, etc) était de 24 536 $ (calcul à partir des chiffres (ici et ici) et de la méthodologie de Statistiques Canada). Si une personne travaille au salaire minimum à 37,5 heures par semaine, combien son conjoint ou sa conjointe doit-elle gagner pour qu’après impôts, cotisation et transferts, elle atteigne ce seuil? Environ 825$. Oui. 825$. Il suffit donc de travailler à temps plein au salaire minimum et d’être en couple avec quelqu’un qui gagne 825$ dans une année et on se retrouve alors dans une situation acceptable sur le plan économique? La proposition nous semble douteuse. »

Contrairement à ce que laisse entendre l’étude du Fraser, les personnes au salaire minimum n’ont pas toutes la chance d’être en couple avec un médecin spécialiste!

L’État au secours

On le comprend, l’objectif de l’IEDM est d’influencer le débat public pour éviter les hausses du salaire minimum et ils ne sont pas les seuls. C’est de bonne guerre. À l’IRIS, nos travaux indiquent plutôt que faire l’inverse serait une bonne chose. En lieu et place d’une augmentation, l’IEDM propose de bonifier la prime au travail offerte par le gouvernement. Au lieu de demander aux patrons de faire le travail et de payer convenablement leurs employé.e.s, on en vient à demander à l’État de compenser pour les bas salaires.

Venant d’un think tank toujours réticent face aux dépenses de l’État, cette proposition a de quoi surprendre. Elle est pourtant cohérente avec leurs positions passées : ne rien demander du patronat et réduire la capacité d’intervention de l’État dans le financement de ses services en attribuant ses ressources à d’autres fins. Pendant ce temps, les entreprises qui emploient des travailleurs pauvres seraient mortes de rire et pourraient continuer de profiter d’une main-d’œuvre bon marché.