Macron, en attendant que ça craque

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La France a un nouveau président. Il s’agit d’Emmanuel Macron. Durant les deux semaines de l’entre-deux-tours des élections présidentielles françaises, il a surtout été question de la possibilité de voir le Front national (FN) de Marine Le Pen, un parti d’extrême droite, accéder à la tête de l’un des pays du G7. Maintenant que l’électorat a largement voté pour bloquer l’héritière de la tradition fasciste, il faut étudier de plus près les propositions économiques de l’ancien banquier des Rothschild, le nouveau président Macron.

Parmi les onze candidat·e·s au premier tour des élections en France, Emmanuel Macron était parfois présenté comme le banquier du lot. Il est néanmoins issu des rangs du Parti socialiste (PS), ce parti qui porte si mal son nom. Macron a été nommé ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique dans le gouvernement de Manuel Valls. À l’époque, cette nomination marquait un virage plus à droite de la présidence de François Hollande.

Après l’implosion électorale du PS suite à des « primaires citoyennes » ratées, Macron a fait cavalier seul et capitalisé devant un candidat de droite, François Fillon, qui était nommé grand favori avant qu’il ne se retrouve aux prises avec une série de scandales de corruption. Macron, présenté comme un centriste, est devenu le choix de l’électorat social-libéral du PS et d’une partie suffisamment importante de l’électorat de droite pour sortir gagant du premier et du deuxième tour des élections.

Le personnage Macron se veut jeune et sexy. Il ne manque pas de rappeler Justin Trudeau ou Barack Obama. Et force est de constater que lui aussi représente les intérêts de l’élite libérale de son pays. La victoire d’Emmanuel Macron dimanche en France est une défaite des propositions xénophobes du FN, mais aussi une victoire éclatante du néolibéralisme européen.

Au-delà des clivages gauche/droite?

Macron était le seul candidat avec Fillon à proposer des suppressions massives de postes de fonctionnaires. Il a promis d’en abolir 120 000, comme il a promis de réduire l’action de l’État dans l’économie (réduction des dépenses de 60 milliards d’euros). Macron n’adhère donc pas à l’idée qui semble pourtant devenue une évidence, soit que de réduire les dépenses publiques en période de stagnation est une grande bêtise. Même Justin Trudeau a semblé avoir compris ça...

Le nouveau président cherchera à créer plus avant des conditions favorables aux entreprises en réduisant l’impôt sur les sociétés ainsi que les cotisations sociales des employeurs et des salarié·e·s. En revanche, il n’a rien promis sur les successions, et donc les inégalités de patrimoine, sauf pour accorder des nouvelles exonérations aux héritages sous forme d’investissements qui servent l’économie (actions, parts, titres d’entreprise).

Quant à un autre sujet chaud, la rémunération des patrons, Emmanuel Macron s’est engagé non pas à les encadrer par un ratio maximal de ce que peut gagner un patron par rapport à son personnel, mais a annoncé qu’il entendait néanmoins « publier » ces écarts.

Macron apparaît ainsi comme un authentique social-libéral, ou ce que d’autres nommeraient un « néolibéral de gauche », pour qui des mesures pseudo-sociales sont mises de l’avant à condition qu’elles n’interfèrent pas avec les marchés.

Macron ne s’est engagé à aucun changement concernant le salaire minimum, la taxe de vente ou les retraites (contrairement à Marine Le Pen, qui s’était engagée à augmenter les « petites retraites »).

Le travail et le chômage

C’est néanmoins à travers ses propositions sur les enjeux liés au travail qu’Emmanuel Macron révèle le mieux sa vision de l’économie. Macron a pris part à la préparation de la fameuse Loi El Khomri, que certains ont d’ailleurs surnommée projet de loi « El Macron ». Cette loi, qui proposait un « assouplissement » du Code du travail, a été vigoureusement combattue par les mouvements sociaux. Macron propose maintenant d’aller plus loin et de faire de nouvelles réformes du Code de travail une tâche prioritaire après son élection.

Les « économistes atterrés », un regroupement d’économistes hétérodoxes, résument ainsi la vision économique de Macron à partir de ses positions sur le travail (et le chômage) :

Le chômage de masse dont sont victimes les moins qualifiés (les outsiders) serait dû surtout aux privilèges exorbitants dont bénéficient encore les travailleurs qui ont un emploi en contrat à durée indéterminée [CDI] et des revenus décents (les insiders). Percevant des salaires trop élevés par rapport aux conditions qui prévaudraient sur un marché du travail parfaitement flexible et ayant des droits sociaux excessifs, ils seraient en effet responsables du chômage des exclus. Pour faire baisser le chômage, il faudrait donc s’attaquer en priorité aux droits de ces privilégiés.

En d’autres termes, ce sont les salarié·e·s qui ont des bonnes conditions de travail qui sont responsables des problèmes de chômage de l’économie française. Ce ne serait donc pas la croissance soutenue des inégalités qui plombent la demande, les politiques d’austérité qui étouffent davantage l’activité économique ou la financiarisation qui soumet tous les leviers de l’économie à l’intérêt immédiat des actionnaires, à l’inverse de l’investissement dans l’économie réelle. C’est une perspective de droite très affirmée sur l’économie, même si cette approche est un fiasco depuis plusieurs années et en particulier la crise de 2008.

Macron entend également normaliser l’ubérisation de l’économie, rendre plus difficile l’obtention de l’assurance chômage (notamment par un contrôle accru de l’« intensité » de la recherche d’emploi) et permettre de nouvelles manières de ne pas appliquer la semaine de 35 heures.

La recette du désarroi

Pour les économistes atterrés Dany Lang et Henri Sterdyniak, le projet politique du nouveau président français « n’est guère que la traduction pour la France de la stratégie européenne d’austérité budgétaire combinée aux “réformes structurelles” qui pèse sur l’économie européenne depuis la crise et l’empêche de se redresser ».

En somme, comme il a annoncé vouloir suivre le plan de match néolibéral qui échoue depuis plusieurs décennies en Europe et ailleurs, on voit mal comment le président Macron parviendra à atténuer le désarroi d’un nombre grandissant de Français·e·s. Ils et elles appuient par ailleurs de plus en plus massivement les pôles de l’échiquier politique, aux dépens du statu quo dont dépendent les élites. « En marche », ou en « marche arrière », la France de Macron bougera. Mais qui aura le dessus?