Libre-échange : ni pour, ni contre, bien au contraire

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Après avoir quelque peu déserté les manchettes au cours des dernières années, l’enjeu du libre-échange a repris le devant de la scène depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis. La victoire du camp du Brexit au référendum de juin 2016 en Angleterre et, plus récemment, l’éventualité d’une victoire du Front national à l’élection présidentielle française ont également contribué à ramener ce débat au premier plan.

Plusieurs leaders politiques français et européens ont appelé à choisir Emmanuel Macron comme successeur à François Hollande dans l’élection présidentielle française, et ce, par crainte de voir la candidate Marine Le Pen l’emporter. Étant donné son parti pris pour une sortie de l’Union européenne et un resserrement des frontières, les marchés boursiers se sont même montrés rassurés par l’arrivée du candidat du mouvement En marche! à la tête du premier tour de l’élection. Les bourses de New York, Paris, Francfort, Milan, et Madrid ont en effet clôturé en forte hausse au lendemain de ce premier rendez-vous électoral.

De ce côté-ci de l’Atlantique, l’inquiétude monte depuis l’élection de Donald Trump. Les visées protectionnistes du président étatsunien en ont forcé plusieurs à réaffirmer l’importance de l’ouverture en matière commerciale. En janvier dernier, alors que M. Trump laissait entendre qu’il souhaitait renégocier l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), le premier ministre Justin Trudeau avait tenu à rappeler que « l’interdépendance unique » des deux économies entretient des « millions d’emplois pour les classes moyennes de chaque côté de la frontière ».

Certes, les mesures que défend le leader républicain en matière de commerce risquent d’avoir, étant donné la dépendance des entreprises canadiennes envers le marché étatsunien, des conséquences néfastes sur notre économie. Le discours aux forts relents xénophobes qui sert à justifier ses positions en la matière ont aussi de quoi rendre sa posture protectionniste hautement déplaisante.

Cela dit, les ratés du libre-échange sont trop nombreux pour que l’on se montre, à l’inverse, spontanément enthousiaste envers ce type de politique. Dans le monde du travail, on peine par exemple à voir les bénéfices que l’ouverture des marchés a pu avoir pour les salarié·e·s. Au Canada, où le premier traité de libre-échange avec les États-Unis a été signé en 1987, la part du produit intérieur brut (PIB) allant au capital a augmenté depuis le début des années 1990 tandis que celle dirigée vers les travailleurs et travailleuses a connu un déclin. La même tendance s’est d’ailleurs observée au Québec.

À ce sujet, l’IRIS montrait aussi récemment qu’à « 10,75 $ l’heure en 2016, le salaire minimum au Québec est, à toute fin pratique, identique au salaire minimum de 1979 en tenant compte de l’inflation, et ce, malgré le fait que la productivité québécoise réelle par heure travaillée ait grimpé de plus de 35 % au cours de cette même période ». Après la hausse de 0,50$ qui sera appliquée ce lundi, le salaire minimum sera toujours en-deçà du salaire viable. Or c’est environ 210 000 personnes qui étaient rémunérées au salaire minimum en 2014. Un million touchait moins que le salaire viable, qu’on estimait alors à 15,50 $/h. Ces emplois à faible revenu n’ont, semble-t-il, pas été touchés par la grâce du libre-échange. Ainsi, le marché produit toujours son lot de travailleurs et travailleuses pauvres, même au Québec, pourtant une des sociétés les plus égalitaires en Amérique du Nord.

Il est en outre important de se rappeler que, pendant ce temps, au Sud, les conditions de travail ne s’améliorent là aussi que péniblement. On soulignait cette semaine le triste anniversaire de l’effondrement du Rana Plaza, survenu en 2013 à Dacca au Bangladesh. Des vêtements de nombreuses marques occidentales étaient confectionnés dans l’immeuble qui a fait 1130 morts et 2500 blessés en s’écroulant.

La tragédie a mis en évidence la négligence d’entreprises qui produisent leurs marchandises à bas coût dans des pays où seule une minorité étroite tire profit de la croissance amenée par les délocalisations des dernières décennies. C’est pourtant au nom de la concurrence mondiale et grâce à la libéralisation des marchés que cette nouvelle division internationale du travail s’est instaurée.

À l’heure où l’élite libérale vante une fois de plus les mérites du libre-échange, il semble nécessaire de questionner ses vertus supposées, comme le faisait récemment ma collègue Marie-Pier Roberge dans un billet de blogue. Toutefois, il devient aussi urgent de formuler une position alternative à la fois à la fermeture totale des frontières, qui nuit ultimement aux migrants et aux migrantes, et au commerce international sans entraves, qui a échoué à amener une prospérité partagée entre tous et toutes.

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