Le capitalisme sur le gril

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En cette saison du barbecue, de la sangria et des feux de camp, quoi de mieux que de méditer sur l’avenir du capitalisme ! À ce propos, j’ai visionné la semaine dernière deux films qui ont suscité plusieurs réflexions chez moi.

 

D’abord, le documentaire satirique Merci Patron! du journaliste français et désormais député à l’Assemblée nationale François Ruffin. Le film était projeté dans le cadre de Cinéma sous les étoiles, la superbe initiative de Funambules Médias qui revient été après été depuis huit ans déjà. Ruffin propose à deux ex-employés du groupe LVMH de réclamer du leader de l’industrie du luxe un dédommagement pour avoir été licencié par son sous-traitant ECCE, qui a délocalisé son usine en Pologne.

 

À travers la triste situation de Jocelyne et Serge Klur, on voit avec force le lien de dépendance qui soumet les salariés aux entreprises. Sans emploi pour leur fournir un revenu, le couple ne peut vivre de manière autonome puisqu’il est privé des moyens de subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Bernard Arnault a beau être présenté par ses porte-paroles comme un « humaniste », on voit bien que la corporation LVMH n’a pour sa part aucun sentiment. La négociation qu’elle engage avec les Klur fait partie d’une stratégie pour préserver son image publique et ne pas nuire à son objectif principal qui est de générer des profits.

 

Le film Beatriz at dinner du réalisateur Miguel Arteta raconte pour sa part l’histoire imaginée d’une massothérapeute qui est invitée à souper chez ses riches clients alors que sa voiture est en panne et qu’elle ne peut quitter leur résidence cossue pour rentrer chez elle. Au fil de la soirée, Beatriz, une travailleuse surmenée d’origine mexicaine, confronte un des convives qui se trouve à la tête d’un groupe hôtelier dont les pratiques douteuses envers le personnel lui ont valu de faire les manchettes à plusieurs reprises.

 

Le pdg sans-cœur n’est pas ému par les sermons de Beatriz qui lui explique, de manière sensible, que la planète est atteinte d’un cancer et qu’il en est un des responsables. La solidarité semble de toute façon impossible entre ces deux êtres tellement leurs réalités sont différentes et leurs préoccupations, aux antipodes. Peut-être n’était-ce pas l’intention du réalisateur, mais cette mise en scène met en lumière le fait qu’on ne peut résoudre les injustices, les torts et les maux qu’engendre le capitalisme à coup de bons sentiments et de bonnes intentions.

 

Certes, l’économie met en rapport des individus en chair et en os comme Serge Klur et Bernard Arnault. Mais on ne peut comprendre l’organisation de la société et la dynamique économique à partir des valeurs ou des opinions personnelles de ceux-ci. Dans Beatriz at Dinner, Kathy, l’hôte de la soirée, ne cesse de répéter que Beatriz fait partie de la famille, même s’il est évident qu’elle est dans un rapport salarial avec le riche couple. Une majorité de gens doivent en effet, pour maintenir un niveau de vie décent, travailler pour des entreprises privées qui, parce qu’elles choisissent ce que nous produisons collectivement, orientent l’activité économique de l’ensemble de la société.

 

Les salariés et les représentants des corporations privées, tant les actionnaires que la haute direction, occupent ainsi chacune des positions qui, indépendamment de leur volonté personnelle, leur donnent un pouvoir différent sur la société, les placent en situation d’inégalité, et les amènent à développer des intérêts divergents. Ces positions sont préservées et légitimées par un ensemble de lois et de règlements, mais aussi par des normes et des pratiques plus informelles.

 

Parce que nous sommes en régime capitaliste, les Klur peuvent difficilement, afin d’assurer leur survie personnelle, faire autrement que de se trouver un nouveau patron pour qui travailler. Et Beatriz peut bien essayer de sensibiliser les riches entrepreneurs attablés avec elle en leur parlant du sort des populations affectées par leurs aventures financières, il reste que les compagnies que ceux-ci dirigent ont, quant à elles, très peu d’états d’âme, mais beaucoup d’obligations envers leurs actionnaires et créanciers.

 

Pour s’attaquer aux inégalités que crée le capitalisme, on peut sans aucun doute mieux l’encadrer et faire en sorte de limiter ses excès. Annoncée dernièrement, l’intention d’Ottawa de réformer le régime fiscal fédéral afin d’éliminer certaines échappatoires fiscales qui ne profitent qu’aux contribuables fortunés contrôlant des entreprises va par exemple dans ce sens, et elle est fort louable.

 

Mais on ne peut plus se contenter de réparer après coup les dégâts causés par ce système. Il est temps de réfléchir à des modes d’organisation de l’économie qui seraient plus démocratiques, plus égalitaires et, tout aussi impérativement, plus respectueux de l’environnement. Si les Bernard Arnault de ce monde veulent mettre la main à la pâte pour apporter ces changements nécessaires, tant mieux ! Mais mon petit doigt me dit qu’il vaut mieux ne pas trop compter sur eux. 

Réal Bergeron

Le capitalisme brulera-t-il un jour sur le bûcher des vanités?

Odette Hélie

Bonjour,

Bonjour,
J'ai vu Beatriz et s'il est vrai que le personnage de l'entrepreneur est absolument détestable, je l'ai trouvé moins hypocrite que le reste de la tablée ! Je ne sais pas s'il s'agissait d'une véritable intention du réalisateur, d'un choix du comédien ou si je fabule, mais il m'a semblé que ce type- même s'il était en profond désaccord avec Beatriz - ne cherchait pas à éviter la confrontation des idées et ne sombrait pas dans une fausse familiarité affectueuse (ou une sensiblerie idiote) comme la maîtresse de maison.

Réjean Mathieu

Intéressantes réflexions (permettant de continuer, d'approfondir...) sur le capitalisme et ses effets.

Marius Larose

Bonjour Mme Posca,

Je ne sais pas si mon commentaire sur votre article de blogue sur le sujet du dernier livre de Pierre-Yves McSween va passer le test de votre modération, mais puisque que c'est l'article auquel je réponds présentement qui est apparu en tête de la liste lorsque j'ai cliqué sur l'onglet « Blogue » du site de l'IRIS, je me permets d'écrire ici également, car votre vision, que je ne qualifierais pas d'alarmiste ou fataliste, mais plutôt réaliste et honnête, résonne particulièrement bien avec mes sentiments en ce vendredi de juillet, quelques jours avant que nous n'atteignons la limite du renouvellement naturel des ressources par les écosystèmes de notre planète.

Cette solidarité inatteignable que vous soulignez pertinemment dans le cas de Beatriz me rappelle la mentalité de la société allemande durant le Troisième Reich. Comme le disait Hannah Arendt, ce n'est pas l'inconscience des allemands qui a permis les camps de concentration, mais la bureaucratie aliénante, mais ô combien effective, de la société allemande qui a permis à une société modérément libérale d'outrepasser des valeurs morales dont l'édifice culturel semblait solide.

De manière analogue, ce pdg n'est pas ému, non pas car il ne possède par la fibre morale nécessaire pour conceptualiser l'injustice que décrit la travailleuse mexicaine, mais parce qu'un système qui permet le détachement de la pensée critique et de la réalité dans l'action a été solidement mis en place. Ce système, qualifions-le de capitaliste, individualiste ou marchand, permet de légitimer un mode de vie qui comprend les mêmes valeurs que prône Beatriz (justice, intègrité, compassion), mais qui redirige l'arène dans lequel ces valeurs évolues dans l'identitaire, dans la perception interne que l'individu a de son rapport avec le monde. Puisque Beatriz n'appartient pas, comme vous l'avez soulevé, aux mêmes sphères de la société humaine que les autres convives, elle ne peut pas être de celles et ceux qui façonnent ce rapport à l'identité que je viens de décrire.

En fait, il me semblerait que personne ne puisse se targuer d'être un acteur conscient de pouvoir modifier ce rapport. Le marketing, celui qui dicte le « lifestyle » afin de pouvoir en faire un produit, ainsi que la vision libérale de l'être humain (j'irais même jusqu'à identifier des relents du personnalisme d'Emmanuel Mounier) qui tend à sacraliser l'individu et le respect de sa personne comme étant l'impératif catégorique de la liberté, conduisent à nous faire croire qu'une cohérence intrapersonnelle est possible lorsque nos besoins vitaux, sociaux et psychologiques sont assouvis et que l'état de droit ne remette pas en question notre mode de vie.

C'est donc que ce pdg ne se voit pas comme étant de le tord, malgré les injustices qu'il puisse commettre et même reconnaître, tant et aussi longtemps que la société lui donnera accès au capital qu'il a accumulé. Pour autant que dure la respectabilité de l'argent et de la stratification sociale qui naît de l'accumulation de celui-ci par certains plus que par d'autres, ces « sans-cœur », qui d'après moi ne sont pas si différents de vous et moi, se voient justifiés dans leur rapport avec le monde puisque que l'état de droit ne remet pas en question leurs choix et que leur propre personne reste satisfaite.

Et puisque l'édifice culturel capitaliste est beaucoup plus grand que celui qui perdurait dans la société allemande avant l'horreur que fût l'holocauste, il ne me semble pas possible qu'un dictateur bienveillant, de par sa conscience écologique et humaine, puisse chambouler l'ordre établi à la manière inverse d'Hitler.

En sommes, c'est peut-être le caractère axiomatique même de la moralité ou de l'éthique (aux racines protestantes si l'on croit Weber) qui sert de base à nos sociétés capitalistes qui doit être remis en question. Qu'importe qu'une partie du monde dilapide les ressources naturelles, tant que cela n'empêche pas les écosystèmes de notre planète de se renouveler dans l'ensemble, je n'y verrais pas un crime. Le vrai crime, c'est de mettre en péril la vie, la raison humaine, la beauté sans ou avec observateur, par la destruction de la Nature par manque de discernement sur les conséquences de nos gestes. Le vrai crime, c'est de ne pas voir d'injustices dans sa cour, et donc de rester assis sur sa terrasse en souriant devant le barbecue et la sangria qui nous apaisent l'esprit.

Richard Labelle

J'ai très apprécié. Grand merci.