L'obsolescence inévitable

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Une nouvelle est passée quelque peu inaperçue début juillet : l’adoption par le parlement européen d’initiatives s’attaquant à l’obsolescence programmée (vous savez, cette stratégie commerciale qui vise à raccourcir la durée de vie de vos biens de consommation et à rendre leur réparation pratiquement impossible afin de vous inciter à en racheter des neufs). Quelques intervenants ont bien relaté la nouvelle (ici et ici), le plus souvent pour exprimer leurs doutes sur l’existence même de ce phénomène.

Pourtant, les faits sont têtus. La durée de vie des produits qui nous entourent décline. Essayons de comprendre pourquoi et ce qui est en jeu.

Complot ou stratégie industrielle?

L’obsolescence programmée ne relève pas d’un complot ou d’une manigance. Il n’y a pas dans un bureau, quelque part au sommet d’une tour, quelques bourgeois à haut de forme décidant, entre eux, de la durée de vie des marchandises. Ceci relève de la caricature et, si l’on veut comprendre de quoi il s’agit, il est plus pertinent d’analyser quels mécanismes de marché mènent à l’implantation de l’obsolescence programmée. C’est en comprenant mieux ce qui, dans notre organisation économique, contribue à l’essor de ce type de pratique que l’on pourra alors intervenir. Voyons comment le tout s’orchestre.

Concurrence et économie de marché

Le manque de concurrence dans certaines industries peut par exemple mener les entreprises qui la composent à vendre des marchandises avec un cycle de vie plus court. Est-ce ce que l’on appelle de l’obsolescence programmée, ou n’est-ce qu’un manque de concurrence?

On nous dit souvent que concurrence et libre marché vont de pair. Pourtant, l’obsolescence programmée est l’une des conséquences directes de la liberté laissée aux entreprises. En raison de la tendance à la concentration qu’implique les règles du jeu capitaliste, les dernières décennies ont été marquées d’une baisse de la concurrence qui s’est traduite par une concentration de capital, et donc nécessairement, par la formation d’oligopoles et de grands conglomérats. Ceux-ci perdent alors l’incitatif à rendre les biens qu’ils produisent plus durables, même si la technologie est disponible. L’obsolescence constitue dans ce cas précis une réponse rationnelle à un problème de maximisation des profits. Pas surprenant alors que cette mainmise sur le marché soit corrélée avec une dégradation de la durée de vie des biens durables qu’on s’y échange. Le capital se cumule entre les mains de moins en moins d’acteurs, qui réagissent rationnellement en ne tentant d’aucune façon de rallonger la durée de vie de vos frigos!

En d’autres mots, la décision de production d’une entreprise n’est pas qu’une réponse optimale aux préférences des consommateurs, elle est le résultat d’un problème de maximisation de la somme des profits réalisables. L’obsolescence et le manque de concurrence ne sont donc pas deux questions isolées. Au contraire, elles sont très intimement reliées et, en les analysant conjointement, on peut comprendre comment les incitatifs menant aux pratiques de l’obsolescence programmée dépendent des structures de notre économie.

Surproduction

Des salaires qui augmentent à un rythme plus lent que celui de la productivité révèlent une croissance de l’offre qui ne peut être rattrapée par celle de la demande. On tend donc vers la surproduction. Le besoin d’augmenter la cadence de la consommation devient alors de plus en plus criant, non pas pour répondre aux besoins des gens, mais pour permettre aux entreprises d’écouler les biens qu’elles produisent en surplus. C’est là que le marketing entre en jeu. Même si aucune amélioration technologique n’aura été ajoutée, on commercialisera tout de même un nouveau modèle chaque année, en prenant soin de bien le différencier esthétiquement de celui de l’an dernier. L’objet qui fonctionne toujours aussi bien après une année prendra rapidement un coup de vieux à nos yeux, et l’on s’empressera de le remplacer, même s’il remplit encore toutes ses fonctions.

Donc, tout ça n’est-il que la réponse des entreprises à un désir grandissant des consommateurs pour des prix plus bas? Je n’arriverais pas à identifier le moment à partir duquel les humains se sont mis à préférer fournir moins de travail pour recevoir la même chose, mais j’aurais tendance à penser que c’est arrivé bien avant que la durée de vie des électroménagers se soit mise à diminuer. Certes, la concentration du capital laisse les salariés avec des moyens qui s’amenuisent, mais les causes de l’obsolescence programmée émanent d’un système d’une toute autre échelle.

Il faut reconnaître que ce sont les incitatifs du système économique actuel qui ont répandu l’obsolescence programmée. On peut tenter de sensibiliser les consommateurs à ce sujet, mais ce ne sera malheureusement pas suffisant pour faire bouger les choses, car le phénomène a lui-même émergé de forces qui dépassent leurs seules préférences. Il faut des mesures claires, qui permettent de réparer aisément et d’utiliser nos biens dans un horizon temporel plus grand que celui de la garantie. Aucune autre force que celle d’une intervention gouvernementale allant au-delà de la sensibilisation n’arrivera à de tels résultats.

 

 

Marius Larose

J'ajouterais qu'une preuve qui me semble directe de cette volonté de rendre les produits électroniques ou informatiques peu ou pas pérenne pour le consommateur est celle des droits à la propriété intellectuelle que cherchent à détenir et à élargir les grandes compagnies en télécommunications et en informatique. Cette attaque (si l'on compare la flexibilité des logiciels et des produits offerts par le passé) à l'intégrité de la possession du bien par le consommateur lorsqu'il est acquis par des moyens légaux (on ne parle pas ici de piratage) met en relief ce désir insatiable du profit, celui-ci devenant même une justification pour retirer les outils que détenait l'utilisateur auparavant (interopérabilité, utilisation sur plusieurs postes, compatibilité ascendante et descendante) et qui lui permettait de maximiser la valeur du produit qu'il achetait.

Par le truchement des mesures de sécurité tel qu'il existe dans le domaine du jeu vidéo (DRM et autres) ou dans le cas des produits de télécommunications (impossibilité de retirer certains logiciels installés avant l'obtention par le consommateur, ce qui gruge la mémoire), l'utilisateur voit sa capacité à adapter le produit qu'il détient pour l'utilisation qu'il désire en faire grandement réduite. Cela pousse beaucoup d'utilisateurs compétents à vouloir contourner, dans l'illégalité ou simplement dans des zones grises, ces mesures de sécurité.

De plus, il n'est pas méconnu des amateurs de technologies numériques que les manufacturiers coupent de plus en plus dans les périphériques (audios, USB, lecteurs CD/DVD), ce qui force les consommateurs à utiliser inutilement l'accès à Internet pour avoir les fonctionnalités auxquelles ils avaient droit auparavant. Est-ce un complot des grandes multinationales détenant autant des parts dans la télécom que dans les produits numériques? Peut-être pas, mais il semble que l'intention n'est pas d'augmenter le pouvoir de l'acheteur. En fait, lorsque l'on regarde ce qui se dessinait dans le PTP ou dans d'autres conventions multilatérales, ce n'est plus seulement le consommateur qui se voit perdre des droits implicites sur l'utilisation, mais aussi le citoyen et les futurs entrepreneurs.

En sommes, l'obsolescence planifiée est, pour moi, plutôt le résultat d'un pouvoir économique que les gouvernements (et donc, leurs citoyens) ont délégué aux multinationales et aux conglomérats afin de les courtiser. Nous devons donc reprendre le pouvoir de dicter aux compagnies ce que sont des pratiques justes (par ex. : le consommateur détient tous les droits sur les produits numériques qu'il achète, tant qu'il ne tente pas de revendre le produit ou de le distribuer au-delà de ce que le contrat d'achat lui permet) afin de mettre un terme à ce glissement silencieux vers la perte complète du droit de possession (déjà en cours, avec le Cloud et les licences limitées maintenant offertes).

Sur une autre note, le consommateur a aussi un rôle à jouer dans cette problématique. Les citoyens doivent se conscientiser sur l'impact économique, social et écologique de leurs achats de produits électroniques afin de détenir "le dernier cri". Pour ma part, je suis très fier lorsque je montre mon vieux cellulaire ou mon vieil ordinateur que j'ai pu conserver pendant plusieurs années. À quoi bon acheter continuellement du neuf alors que le vieux est parfois beaucoup convivial (je pense à Windows)? Le consommateur ne réfléchit plus à ses besoins et à ce qu'il détient, il ne vit que dans l'apparence du bonheur que lui semble procurer l'achat (et même pas l'utilisation) du dernier gadget.

Raymond Lutz

Et que dire du "right to repair" pour lequel les techniciens indépendants US doivent se battre? Les exemples sont nombreux et bien documentés pour les produits Apple dont certains aspects techniques (forme des tête de vis, procédés d'assemblage, outils de diagnostique) en compliquent inutilement la réparation (chercher "right to repair apple ipad iphone")

Pierre Giguère

Ce n'est certes pas le manque de concurrence qui fait que mon précédent frigo avait duré 25 ans sans faille et que le suivant à succombé après 8 ans. Votre explication ne tient pas où vaut pour un cas de figure.

Norman Roy

Nous sommes toujours en société de consommation, nous dormons au gaz, nous avons l'illusion du bonheur pcq nous consommons toujours qq chose de nouveau.. C'est la logique économique qui veut que nous consommions pour que le PIB reste positif, c'est-à-dire que les capitalistes fassent du profit et augmentent leur capital à partir de notre revenu. Non seulement nous gaspillons notre temps et notre revenu en achetant des produits qui ne sont pas vraiment différents et qui durent de moins en moins longtemps, mais ce gaspillage pollue par l'accumulation des déchets dont le coût est supporté par la société, donc par nous.

Yvan Breault

Les causes de la situation actuelle de cycles de consommation de biens "durables" de plus en plus court sont complexes et multiples, il va sans dire. Cependant j'aimerais bien vous entendre davantage sur les solutions à ce problème de sur-utilisation de nos ressources naturelles et sur ses conséquences socio-économiques. À première vue et comme point de départ à la discussion, je dirais que la solution (qui, je suis de votre avis, doit passer par une intervention gouvernementale) réside dans l'internalisation du coût de production d'un bien sur l'ensemble de sont cycle de vie. Concrètement cela passe par l'internalisation du "vrai" coût de réemploi/recyclage/élimination dans le coût de production. Le concept, connu sous le nom de "responsabilité élargie des producteurs" est simple à concevoir mais beaucoup moins simple à opérationnaliser. La complexité de son opérationnalisation est augmentée par le fait que le coût de la sortie de la ressource du cycle de consommation par son élimination est systématiquement sous évalué, le coût environnemental étant peu ou pas tenu en compte dans son estimation.