L’arrogance ne séduit pas

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Il y a un peu plus de dix ans, La Grande Séduction était à l’affiche dans les salles de cinéma du Québec. Ce film raconte l’histoire de Dr Christopher Lewis, que les habitant·e·s d’un village de la Côte-Nord tentent de séduire bien que ce dernier semble davantage attaché à la débauche montréalaise qu’au proverbial serment d’Hippocrate... Il est navrant de constater que le personnage arrogant du Dr Lewis rejoint l’image que plusieurs se font aujourd’hui des médecins québécois.

L’actualité récente a offert maintes occasions de comprendre pourquoi les médecins se fabriquent une image bien éloignée de celle du bon docteur désintéressé. Voici quelques exemples :

  • Entre 2010 et 2020, la rémunération totale des médecins aura bondi de88 %. Pendant ce temps, l’endettement des ménages québécois bat des records, notamment parce que les salaires de monsieur/madame Tout-le-monde ne suivent pas l’inflation.
  • En plus des augmentations déjà citées, les médecins profiteront de la fameuse « clause remorque ». Non content·e·s d’avoir déjà obtenu des augmentations hors du commun, ils et elles toucheront en plus celle des employé·e·s de l’État. La Presse estimait à 368 millions $ le coût de cette nouvelle augmentation, soit trois fois plus que le « réinvestissement » dans les écoles prévu au dernier budget...
  • En plus de leur rémunération, qui provient essentiellement des fonds publics et les positionne dans le 1 % le plus riche de la population, plusieurs médecins en cabinet ne peuvent s’empêcher de soutirer en surplus – et illégalement – de l’argent à leurs patient·e·s par le biais des frais accessoires. On apprenait la semaine dernière que le ministre Barrette souhaiterait les abolir, mais on s’attend à ce que les médecins exigent des compensations advenant la perte de ces revenus illégaux.
  • Lorsque l’IRIS ou d’autres documentent l’échec du Collège des médecins à faire respecter son code de déontologie en ce qui a trait aux frais accessoires, le Collège semble préférer attaquer la crédibilité de ceux et celles qui osent le contredire plutôt que d’offrir des réponses convaincantes.
  • Un chercheur reconnu, Damien Contandriopoulos, a lui-même subi l’acharnement des fédérations médicales ces dernières années parce qu’elles appréhendent les résultats de ses travaux sur la rémunération des médecins.

    Pour s’en prendre à lui, elles n’ont trouvé rien de mieux que mettre en doute « la rigueur intellectuelle » d’un universitaire à qui on reproche surtout en fait son « antipathie » envers les médecins, et ce, sans fondement. La réplique de M. Contandriopoulos à cette tentative de censure est tristement délicieuse :

     « Selon [les fédérations médicales], avoir une opinion, même une opinion d’expert, fondée sur des travaux scientifiques antérieurs, est un “biais”. Un biais suffisamment grave pour que cela empêche le chercheur affligé de cette horrible tare d’avoir déjà étudié le sujet, de pouvoir par la suite y comprendre quoi que ce soit. Selon cet original point de vue, la recherche devrait donc toujours être conduite par des gens qui ne connaissent rien au sujet. »

 

  • En mars, la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) a suggéré qu’on exige désormais des « frais compensatoires pour les personnes qui ne modifient pas leur comportement malgré les solutions proposées ». Selon cette logique, une personne qui, sans préavis, ne se présente pas à un rendez-vous ou encore qui ne corrige pas ses habitudes en matière d’alcool, de tabac ou de sédentarité pourrait être mise à l’amende.
  • Voici la réaction désinvolte de Charles Bernard du Collège des médecins au fait que des infirmières praticiennes spécialisées (IPS) préfèrent travailler en Ontario plutôt qu’au Québec parce que les médecins leur font peu de place :

    « Ce qu’on cherche, c’est d’avoir une plus grande collaboration entre les professionnels pour offrir des soins de qualité. On ne veut pas créer de nouveaux professionnels qui ne veulent rien savoir des autres. »

    Dr Bernard ose suggérer que les IPS sont des « professionnels qui ne veulent rien savoir des autres » ? Lorsqu’on sait à quel point les médecins se sont acharnés à défendre l’autonomie de leur profession, une telle réponse ne peut que laisser stupéfait. Non seulement cette autonomie des médecins a justifié leur opposition aux régimes d’assurance publique (qui a paradoxalement fini par les enrichir) ainsi que le sabotage des CLSC, mais elle a en plus fait en sorte qu’ils et elles subordonnent toutes les autres professions liées à la santé à leur propre pratique.

 

  • Rendons à César ce qui lui appartient et laissons le Dr Barrette clore cette énumération peu glorieuse sur l’arrogance des médecins avec cettedéclaration faite devant un auditoire d’étudiant·e·s :

    « Ici, dans cette pièce, vous allez probablement tous être un jour dans le fameux “1 %”. Les professionnels de la santé finissent presque tous un jour ou l’autre par y être. Et quand vous arriverez là, vous allez tous et toutes, un après l’autre, pour la grande majorité, défendre votre statut financier, et vous n’aurez plus le même discours qu’aujourd’hui. »

Non, tous les médecins ne sont pas des Dr Lewis. D’aucune façon. Et après tout, même le Dr Lewis a fini par montrer qu’il pouvait faire preuve d’humanité dans La Grande Séduction. Mais il est urgent que les institutions médicales cessent de se comporter comme si la société (en commençant par leurs membres) n’était qu’un ramassis d’homo economicus voulant maximiser leurs avoirs par tous les moyens.

Car si à force d’arrogance l’image des médecins continue de se dégrader, le prix à payer ne sera peut-être pas quantifiable, mais il sera tout de même très lourd...

Sujets : consommation santé