L’argent en éducation selon l’IEDM : avancez vers l’arrière

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Oubliez l’austérité. S’il faut en croire une étude récente de l’Institut économique de Montréal (IEDM) l’argent pleut sur le réseau d’enseignement public préscolaire, primaire et secondaire alors même que l’effectif étudiant diminue. Et cela va s’intensifier puisque le gouvernement prévoit des dépenses additionnelles en infrastructures et l’embauche de personnel. Pour mettre un terme à cet « emballement des dépenses » au cours de la dernière décennie, il faut « changer les façons de faire sans que cela ne coûte plus cher », afin que « le contribuable en ait plus pour son argent », croit l’IEDM. Voilà la trame d’une étude dont l’objectif premier est de ressasser les mêmes poncifs éculés à saveur libertarienne.

Des constats alarmants ?

Selon l’IEDM, les dépenses imputables au réseau public ont progressé en dollars constants de 11,3 milliards en 2006 à 12,9 milliards en 2015, un accroissement de 14 %, soit 1,5 % par an en moyenne. Parallèlement le nombre d’élèves a baissé de 1,05 million à 983 000. En conséquence, les dépenses par élève ont grimpé de 10 791 $ à 13 162 $, une augmentation de 22 % en 9 ans.

Malgré ce qu’en pense l’IEDM, ce n’est pas la mer à boire, on en conviendra volontiers. La croissance des dépenses d’éducation estimée par l’IEDM est sensiblement en ligne avec celle de l’économie québécoise. Au cours de la même période le PIB du Québec a connu une croissance réelle de 12,2 %, soit 1,3 % par an en moyenne. Ces chiffres sont sans commune mesure avec l’augmentation de la rémunération des médecins qui est passée de 3,9 milliards en 2006 à 7,7 milliards en 2015, soit une augmentation de 72 % en sus de la couverture de 14,7 % pour l’inflation[1]. À quand une étude de l’IEDM sur ce sujet ?

Une méthodologie discutable

Un des aspects discutables de la méthodologie retenue est la façon d’estimer les dépenses d’éducation. L’IEDM regroupe les revenus des établissements scolaires en additionnant plusieurs sources de financement comme les subventions gouvernementales, les impôts fonciers scolaires, les frais de scolarité, mais aussi les engagements gouvernementaux pour les régimes de retraite. Surtout, l’IEDM postule que les dépenses d’éducation correspondent aux revenus. C’est là que le bât blesse.

Les données de Statistique Canada sur ce sujet sont plus éclairantes. En effet cet organisme produit des données sur les finances agrégées des commissions scolaires, qui comprennent autant les dépenses que les revenus, avec une certaine ventilation (Cansim 385-0036). Ces statistiques sont colligées de manière à présenter une uniformité de traitement des données d’un bout à l’autre du Canada. Une différence notable avec les données de l’IEDM, est que Statistique Canada ne prend pas en compte les engagements pour les régimes de retraite, puisqu’ils qui ne relèvent pas des commissions scolaires, du moins au Québec.

Cette série, débutant en 2008 seulement, montre que de 2008 à 2015 il s’est opéré un basculement dans le bilan financier des commissions scolaires. Celles-ci sont passées d’une situation de déficit de 226 M$ en 2008 à un surplus de 216 M$ en 2015, un revirement de presque un demi-milliard. Il ne faut pas perdre de vue que les finances des commissions scolaires apparaissent dans celles du gouvernement depuis quelques années, dans la comptabilité consolidée. Cette évolution s’est avérée fort utile pour le gouvernement dans le cadre de la lutte au déficit. Pour parvenir à un tel résultat, le gouvernement a sévèrement comprimé les dépenses, les limitant à une croissance réelle de 4,0 % en 7 ans, de 2008 à 2015, tandis que les revenus augmentaient de 8,4 %, soit près du double. Supposer, comme le fait l’IEDM, que les revenus se sont transformés en dépenses ne reflète pas correctement la réalité des dernières années. On sous-estime les dépenses du passé et on surestime les dépenses actuelles.

Réaménagement de la rareté

L’examen des données de Statistique Canada ventilées selon le type de dépenses montre que les maigres ressources consacrées à l’éducation ces dernières années ont été redéployées pour soutenir les services (via les dépenses de rémunération) au détriment de toutes les autres dépenses d’opérations et d’infrastructures, qui ont reculé. (Ce qui prouve encore une fois l’utilité des syndicats). La plus récente livraison des Indicateurs de gestion des commissions scolaires produite par le ministère de l’Éducation, portant sur l’année 2013, ainsi que la livraison précédente pour 2011, fait état d’une progression des ratios des personnels aux élèves (enseignants, professionnels, soutien, cadres). Globalement, de 2007 à 2013, on serait passé de 108,2 à 118,2 employés pour 1000 élèves. Cette amélioration s’explique en gros à 60 % par l’augmentation des personnels et à 40 % par la baisse du nombre d’élèves. Ce qui fait que l’on peut rencontrer des situations où les ratios s’améliorent même si le personnel diminue, quand la clientèle scolaire diminue plus fortement. Signalons, en terminant, que ce tableau laisse dans l’ombre l’évolution des années plus récentes, marquées par les compressions budgétaires les plus sévères. Il faudra attendre pour faire un bilan plus exhaustif.

Avancez vers l’arrière

Comme si cela ne suffisait pas, encore faut-il que l’IEDM ressasse son crédo libertarien comme « pistes de solution » à ces supposés travers de notre système d’éducation : abolition des commissions scolaires, implantation de charter schools, expansion des écoles privées, paye au mérite pour les enseignants, évaluation des enseignants avec possibilité pour les directions d’écoles de congédier les enseignants. Bref, « une diminution de la bureaucratie, une augmentation de la concurrence et une plus grande liberté de choix pour les parents ». La recette idéale pour garantir le chaos et accroître les inégalités, en somme.

 

[1] Budget de dépenses, Renseignements supplémentaires, diverses années.