Externalités: trop de science économique pour éclairer nos dilemmes sociaux

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Le 5 novembre dernier, Samuel Caron et Hugo Morin répondaient à ma critique de leur billet au sujet de l’internalisation des externalités, présentée alors comme une approche permettant de donner « une vue d’ensemble de la société ». Contrairement à ce que les auteurs semblent avoir retenu de mon premier texte, la faille de leur argumentaire n’est pas tant au niveau des valeurs incommensurables (c’est-à-dire les valeurs infinies, comme celle d’une terre considérée comme sacrée par un peuple autochtone), mais plutôt au niveau des implications politiques d’une telle approche à l’ère néolibérale. En repassant les arguments de leur deuxième billet, je tenterai d’expliquer plus clairement pourquoi.

Tout d’abord, je ne crois pas faire une utilisation abusive du concept de néolibéralisme. J’utilise la compréhension détaillée par Michel Foucault dans ses cours au Collège de France et recensée dans Naissance de la biopolitique de même que celle d’auteurs qui se sont inspirés de ses travaux, principalement Pierre Dardot et Christian Laval. Foucault cherche à savoir comment les formes de connaissance et les techniques de pouvoir se co-constituent ou comment ils s’appuient l’un sur l’autre pour exister. En effet, la détention de savoirs particuliers procure du pouvoir (Foucault a par exemple beaucoup parlé du pouvoir des psychiatres sur les personnes internées) mais, à l’inverse, la production de ce qui est reconnu comme « vrai » dans la société se fait dans des lieux de pouvoir (nous pourrions parler de la supériorité de la médecine institutionnalisée sur les savoirs traditionnels, pour continuer dans le domaine de la santé). Qu’est-ce que cela a à voir avec le néolibéralisme? Pour Foucault, le marché y devient un lieu de véridiction, c’est-à-dire l’endroit où peut se former la connaissance, où l’on peut valider ce qui est vrai et donc l’endroit autour duquel s’articule le pouvoir. À partir du moment où le pouvoir s’articule autour du marché, on ne parle pas tellement d’un retrait de l’État sous le néolibéralisme, mais plutôt d’un déplacement de son action, désormais orientée à faire fonctionner le marché.

 

Et qu’est-ce que le marché comme lieu de véridiction a à voir avec l’approche en termes d’externalités? La présence d’externalités est entendue comme une « erreur de marché » par l’économie néoclassique (orthodoxe ou mainstream), c’est-à-dire comme quelque chose qui empêche l’allocation efficace des ressources qui aurait normalement dû se produire. En d’autres termes, sans externalité, le marché fait bien son travail et les ressources sont allouées efficacement; en présence d’externalités, si on ne les internalise pas, le marché ne fonctionne pas normalement. En ce sens, une intervention de l’État qui vise à internaliser les externalités semble aller tout à fait dans le sens de la compréhension foucaldienne du néolibéralisme. En effet, c’est comme si l’État venait graisser les rouages du marché. Il s’assure que la « vérité » en émerge pour qu’il puisse continuer d’exercer son pouvoir, celui de dire où doit aller quelle ressource dans l’ensemble de la production sociale.

 

La distinction faite par Samuel Caron et Hugo Morin entre « objectifs marchands » (entendus comme mauvais) et « objectifs non marchands » (entendus comme vertueux, par exemple l’éducation, la santé ou la protection de la nature) n’est pas pertinente ici. C’est le moyen utilisé, la solution de marché, qui en fait une mesure de type néolibéral et non sa finalité. D’ailleurs, Foucault souligne qu’on ne cherche pas à établir d’objectifs sociaux sous le néolibéralisme. On cherche à établir un cadre formel, un ensemble de lois (les règles du marché) à l’intérieur duquel chaque individu est libre de décider[1], pourvu qu’il utilise le calcul d’intérêt personnel (qu’il réfléchisse selon la raison économique, en tentant d’obtenir plus de bénéfices qu’il ne paiera de coûts). L’importance de ce calcul d’intérêt personnel est majeure dans la formation de ce qu’on appelle le « sujet néolibéral », c’est-à-dire l’être humain qui correspond au système néolibéral et le fait fonctionner.

 

Je pourrais m’étendre longuement en exposant d’abord comment l’internalisation des externalités, lorsqu’il s’agit de biens publics, participe à la transformation de l’État lui-même selon les normes du marché, à la façon d’une entreprise qui maximise ses profits en allouant ses ressources le plus efficacement possible selon les règles du marché (je parle ici de la nouvelle gestion publique). Puis comment l’État néolibéral conduit à son tour les individus à se conduire comme des entrepreneurs, lorsqu’il doit procéder à l’évaluation de tous ces biens non marchands dont Samuel Caron et Hugo Morin ne précisent jamais comment on en a obtenu la valeur monétaire. En effet, c’est là l’un des problèmes principaux de l’approche en termes d’externalités : comment quantifier ce que l’on veut internaliser? L’économie néoclassique recommande plusieurs outils pour ce faire, dont les sondages de ce que l’on a appelé la « méthode d’évaluation contingente » qui visent à reproduire des marchés dans l’esprit des gens. Lorsque l’on demande aux citoyen.ne.s « seriez-vous prêts à payer 50$ de taxes de plus par année pour protéger le caribou forestier? » pour essayer de découvrir quelle valeur le marché attribuerait audit animal s’il y en avait un, on les force à réfléchir des problèmes éthiques en termes strictement économiques (donc à faire les fameux calculs d’intérêt personnel). Par là, l’État tente de réaliser le fantasme néolibéral, c’est-à-dire que l’action humaine soit uniquement gouvernée par la raison économique. Cependant, je crois que cette digression pourrait faire à elle seule l’objet de tout un billet, voire de tout un ouvrage… Retenons seulement que s’adresser à un.e citoyen.ne comme s’il s’agissait d’un consommateur de biens et de services produits par l’État a d’importantes conséquences pour la démocratie. Or, c’est la seule procédure qui existe pour poser une valeur économique sur des biens publics purs (ceux qui sont impossibles à privatiser de par leurs caractéristiques).

 

Justement, si l’on parle de sortir des carcans, revitaliser et démocratiser quoi que ce soit, pourquoi ne pas proposer des espaces démocratiques qui permettraient aux citoyen.ne.s de débattre de leurs besoins et du niveau de taxation qu’ils souhaitent collectivement s’imposer pour y répondre? Les citoyens ont-ils besoin que l’État les sonde d’abord pour connaître leur évaluation monétaire des biens publics puis agrège pour eux ces valeurs afin de leur faire connaître leurs propres préférences? Ou le politique peut se dérouler sans être chapeauté par la science économique? Évidemment, comme le soulève Simon Tremblay-Pepin dans un autre billet publié, lui aussi, en réponse à ce débat, nous ne pouvons annoncer une assemblée générale chaque fois que nous avons besoin de produire un stylo supplémentaire.

 

Mais l’impossibilité, pour la science économique, de prendre en charge l’ensemble des débats sociaux et ce, dans toute leur complexité, est démontrée par l’absurdité de la recherche du FMI présentée par Samuel Caron et Hugo Morin. Quel est l’intérêt de calculer les coûts des sables bitumineux après internalisation des externalités si on n’intègre pas la principale raison de s’opposer à leur exploitation, soit les changements climatiques? L’approche en terme d’externalités prétend pouvoir intégrer l’ensemble des dimensions d’un problème à un calcul économique. Or, plutôt que de démontrer que « rien dans la société ne fonctionne en silos fermés, tout est interrelié », par cette procédure, la science économique tente d’affirmer sa parfaite autonomie à l’égard des autres disciplines, autant les sciences naturelles que la sociologie ou la philosophie. Conséquemment, le problème ne me semble en aucun cas être qu’il n’y a pas assez de science économique pour éclairer nos dilemmes sociaux, mais bien au contraire qu’il y en a trop. C’est bien là le problème du néolibéralisme : l’économique tend à phagocyter l’ensemble du social et notamment le politique. C’est le problème qui nous guette si l’on verse dans une utilisation massive de l’approche en termes d’externalités pour régler tous nos débats sociaux.

 

 

[1] Foucault, 2004, Naissance De La Biopolitique, Seuil. p. 178

Sujets :

Romain Kroës

Le fait que la prétendue "science économique" n'ait toujours pas intégré la première de toutes les contraintes économiques, à savoir la finitude des ressources environnementales, la contrainte écologique, ne milite-t-il pas au contraire en faveur de l'hypothèse qu'il n'y a pas assez de science en économie, voire même qu'il n'existe pas encore de science économique ?